SAISON 2 - EPISODE 9 (Final)


 SUMMER DAYS AND SUMMER NIGHTS

I

Dehors il faisait bien trop chaud. 

En juillet par ici, on se croyait en enfer. Le macadam se mettait à transpirer, semblant vouloir dévorer les pneus des voitures. Les murs dégoulinaient de crasse, suant les particules rejetées par l’usine de retraitement de déchets chimiques. Tromaville en été, ça vous donnait des envies de fin du monde. Il n’y avait guère que le marchand de glaces, au volant de sa camionnette douteuse, pour garder encore le sourire, son unique œil valide reluquant le tiroir-caisse. 

A l’intérieur du Chicken Mike Burger, Earl Carpenter profitait de la climatisation tout en dégustant un délicieux cheeseburger au poulet pané, abondamment arrosé de sauce sriracha. Dans l'authentique jukebox, un vinyle usé crachotait péniblement “Magic Moments” de Perry Como. Le rêve. Earl n’aurait raté ce rendez-vous dominical pour rien au monde, c’était son moment à lui, un instant volatile volé à la foule, un peu avant midi. Une fois le restaurant plein, une fois les cris des mômes et les litres de Bud engloutis, son paisible sanctuaire deviendrait lui aussi un enfer. Sous les regards accusateurs, il quitterait alors sa banquette solitaire et filerait vers le lac pour l’après-midi, si sa Ford Pinto agonisante le voulait bien. 

- Earl Carpenter ! Mais ça alors, quelle surprise !

- Salut Andy.

- Tu permets que je m’assois à ta table un moment ?

- Je ne vois pas bien pourquoi tu ferais ça, mais je ne peux pas t’en empêcher, pas vrai ?

- On est en démocratie Earl, tu peux ne pas vouloir partager cette table avec un flic. C’est ton droit.

- Arrête ça mon vieux ! Dis-moi plutôt ce que tu me veux, j’ai garé ma caisse sur une place handicapé ? J’ai oublié de ramener des beignets à l’amicale des anciens de la police ? C’est quoi le problème ?

- Il n’y a aucun problème Earl, je peux t’offrir une bière ?

- Si ça te fait tant plaisir, mais je te préviens, ce n’est pas ma première et je compte bien reprendre le volant après, alors tu garderas tes chiens bien en laisse.  

- Tu veux pas que je t’escorte tout gyrophare dehors non plus ? Tu n’auras qu’à faire jouer ta carte “immunité, ancien chef de la maison” et tout ira bien.

- Laisse tomber Andy, les gamins ne savent même plus qui je suis. Et pour les rares qui me connaissent encore, je ne suis que le taré qui a vrillé après l’affaire de l'Équarrisseur. J’ai même viré survivaliste pendant un temps, on a connu mieux comme “ancien chef de la maison”.

- A Tromaville ? Pas vraiment, non !

- Et si tu me disais enfin pourquoi tu es venu me trouver ici.

- Te trouver, c’est juste le hasard Earl, juste le hasard…

- Tu joues très mal la comédie Andy, et puis tu es plutôt du genre à bouffer des graines et des racines…

- Je suis végétarien Earl, je ne bouffe pas de graines, enfin pas

 que.

- Chez Chicken Mike, les graines c’est uniquement pour les poulets, alors viens-en au fait.

- Harry est mort.

- Quoi ?! Mais comment, quand ?! C’est à cause de ses méthodes, il a fourré son nez dans un truc trop gros pour lui ?

- Il a été retrouvé chez lui, éparpillé dans tout son appartement.

- C’est lui, il est revenu ! L’Équarrisseur est de retour !

- A Frisco, ils penchent plutôt du côté de la pègre Albanaise, mais si tu veux mon avis, c’est de la merde ! Pourquoi un connard d’Albanais irait écrire “Je suis de retour” sur le mur du salon avec le sang de sa victime ?

- Je suis le prochain sur la liste, il veut se venger une nouvelle fois ce fils de pute !

- Je vais demander à mes gars de patrouiller un peu plus régulièrement dans ton quartier.

- Laisse tomber, ne dis rien à personne, si quelqu’un parle de lui à la presse, tout ce foutu cirque recommencera ! Cette ville de merde se nourrit de ce genre de choses. Regarde dehors, mate un peu cet enfer, il ne manque qu’une allumette pour y mettre le feu. 

- Tu vas faire quoi Earl ?

- Là tout de suite, je vais prendre une autre bière, ensuite je file au lac, hors de question que je reste une minute de plus en ville. Si ce fils de pute veut ma peau, on va jouer sur mon terrain…

II

Dans sa cabane située en lisière de forêt, sur les bords du Lac Ruby, Earl Carpenter se préparait. Il avait chargé tous ses flingues, aiguisé ses meilleurs couteaux et préparé des projectiles remplis de soude caustique. Si l'Équarrisseur avait la mauvaise idée de se pointer, il serait reçu avec les honneurs. Il s’en est fallu de peu pour que la cabane ne soit pas entièrement entourée de pièges à loup, mais des randonneurs passaient parfois encore par ici, et malgré les apparences, Earl n’était pas encore devenu complètement fou. 

- Eh ! Joli coup ! Tu n’as pas perdu la main ma parole ! J’ignorais que tu t’entrainais encore au tir, tu as un permis pour tout cet arsenal ?!

- Qu’est ce que tu fous ici Andy ?! Adossé contre son pick-up de service, Andy Boorman avait toute la panoplie du flic de province qui en fait trop, des bottes cirées aux Ray-Ban Aviator, rien ne manquait. Tu vas salir tes belles pompes si tu restes planté là !

- J’ai apporté des bières et un Burger de chez Chicken Mike, sauce épicée. 

- J'ignorais que les flics livraient de la bouffe à domicile maintenant, faut croire que les temps changent.

- Arrête un peu ton cinéma Earl, il te suffisait de répondre, merci.

- Ne te méprends pas, je suis très content, juste un peu surpris. Mais puisque tu as fait tout ce chemin depuis le commissariat climatisé de Tromaville, je t’offre un café. C’est toujours mieux que ces bières tièdes que tu as dans la main.

Les deux hommes restèrent assis un long moment sur le porche de la modeste cabane. Et même si pour rien au monde Earl n’oserait l’avouer, la présence d’Andy lui faisait un bien fou, à lui qui venait de passer plusieurs mois sans parler à personne. Sous bien des aspects, ce jeune policier un peu excessif lui rappelait Harry, malin, vif, mais parfois trop impétueux.

- Tu vas vraiment rester ici Earl ? A la météo, ils annoncent “l’orage du siècle” pour cette nuit. Tu tiens vraiment à le passer dans cette cabane ? 

- Elle en a vu d’autres et moi aussi, et c’est jamais qu’un peu de flotte et d'électricité.

- Je ne crois pas que ça soit bien prudent, surtout avec un maniaque potentiel à tes trousses !

- Ne te fais pas de souci pour moi, je suis dans mon élément, en plus la cabane est sécurisée. Et puis je me suis préparé pour l’apocalypse, rappelle-toi !

- C’est pas faux… mais tu es certain que tu ne veux pas que je te dépose en ville, j’ai remarqué l’état des pneus de ta Ford, ça ne serait pas bien prudent de rouler sous la tempête avec. Je pourrais te coller une amende pour ça, tu sais ?!

- Les pneus, c’est encore ce qu’il y a de mieux sur cette bagnole mon petit. Je reste ici, il faut savoir vivre avec les éléments. Un blizzard en hiver, un orage en été, c’est comme ça, pas de quoi en faire une affaire d’état.

- Tu parles comme un vieux hippie sur le retour, tu vas finir végétarien à cette allure.

- Allez, casse-toi, je t’ai assez vu ! Sans déconner, rentre à Tromaville Andy, si vraiment “l’orage du siècle” débarque cette nuit comme tu dis, tu vas avoir du pain sur la planche. A croire que le monde s’écroule dès qu’un peu d’eau tombe du ciel.

III

Alors que le soleil déclinait, des nuages lourds avançaient lentement vers le lac Ruby, calant leur rythme sur celui de la nuit qui se levait. Déjà les premiers éclairs lointains déchiraient le ciel, poursuivis par le son caverneux du tonnerre percutant les montagnes. Un vent de plus en plus insistant fit se courber les arbres et danser frénétiquement leurs branches. Earl guettait les alentours, il faisait sa ronde, se postant à chaque fenêtre pour en changer toutes les trois minutes. Mais bientôt la nuit devint trop noire, et sans ses précieuses lunettes à vision nocturne, oubliées dans son miteux studio de Tromaville, l’ancien chef de la police était condamné à l’obscurité. Dehors la tempête redoublait de violence, le toit de la pauvre cabane semblait livrer un combat sans merci pour ne pas s’envoler et finir en radeau sur le lac.

Un puissant éclair transperça la nuit, mais Earl ne distinguait qu’un théâtre d’ombres. Au travers des vitres fouettées par la pluie, il était rigoureusement impossible de profiter de ces trop brefs moments d’intensité lumineuse. Très vite, l’ancien flic se sentit pris au piège, réalisant que sa foutue cabane n’était qu’une boîte et que finalement, il n’était pas aussi bien préparé qu’il voulait bien le laisser entendre. Dans chaque ombre, dans chaque bruit, dans chaque animal apeuré se cachait potentiellement l'Équarrisseur. L’homme en tenue de garagiste pouvait bien le guetter depuis un moment déjà, attendant l’instant opportun, faisant rouler son pouce sur la lame aiguisée de sa machette, juste pour passer le temps. Dans ces conditions, comment savoir si le tueur ne se trouvait pas à la fenêtre de gauche pendant que lui scrutait l’obscurité au travers de celle de droite. Et inversement. 

En voulant contrôler une nouvelle fois le barillet de son revolver, Earl venait de déverser l'intégralité de celui-ci sur le sol. Les balles avaient roulé aux quatres coins de la cabane, sous le frigo, sous le vieux canapé, entre les lattes du parquet, il ne lui restait désormais plus qu’un flingue vide entre les mains. Et pour ce qui était de l’arsenal dont parlait Andy Boorman, il n’y avait là qu’un tas de vieux tromblons, des armes de collection en piteux état, bien plus dangereuses pour le tireur que pour la cible. Mais allumer la lumière pour tenter de retrouver ne serait-ce qu’une malheureuse balle reviendrait à trahir sa présence, un risque que Earl ne pouvait se résoudre à prendre. 

Assis sur le sol, à côté du frigo, son pack de bières à la main, Earl fixait la porte d’entrée. Régulièrement les éclairs venaient y projeter des ombres chinoises, comme autant de représentations différentes de l'Équarrisseur. Il ouvrit une première bière, puis une deuxième, et quand l’aube pointa finalement le bout de son nez, chassant les cauchemars de la nuit, le vieux flic, la tête lourde d’alcool et de paranoïa, sombra dans un lourd sommeil.

IV

Quelqu'un tambourinait à la porte avec insistance; encore à demi endormi, Earl ne perçut d'abord qu'un lointain écho. Il mit un long moment avant d'émerger complètement, réalisant piteusement qu'il se trouvait encore allongé à même le sol, au milieu des cadavres de mauvaises bières. A l’extérieur, il pouvait entendre plusieurs voix mais sans en comprendre distinctement les paroles. Comme un zombie, il se dirigea lentement vers la porte d’entrée et mit plusieurs secondes avant d'arriver à ouvrir enfin l'énorme loquet en fer forgé.

- Qu'est-ce que c'est ?! grommela-t-il d'une voix d'outre-tombe à peine audible, tout en passant la tête par le cadre de la porte. 

- Euh… Désolé de vous déranger Monsieur, nous cherchons l'ancienne base de loisir du lac, vous savez où elle se trouve ? Le jeune homme qui avait frappé durant de longues minutes à la porte de la cabane semblait soudain bien moins confiant face à la mine défaite de ce pauvre Earl. Il se tourna vers ses amis, espérant un peu d'aide, mais ceux-ci restèrent à bonne distance, près de la voiture, une Chevrolet Camaro jaune garée à quelques mètres de là. Euh... Laissez tomber, ce n'est pas grave, désolé de vous avoir dérangé. 

- Attends une minute petit, j'aimerais savoir pourquoi toi et tes amis vous iriez foutre les pieds à l'ancien camp de vacances ?! C'est quoi cette curiosité morbide, un rituel sataniste ou une merde dans le genre ?! Il y a eu des morts, beaucoup de morts, laissez donc cet endroit maudit en paix ! 

- Du calme, du calme mon vieux, nous on veut juste se baigner entre potes, faire la fête quoi ? Il paraît qu'il reste même des toboggans ! 

- C'est moi que tu appelles “mon vieux”, espèce de petit merdeux ?! Tirez-vous d'ici avant que j’vous plombe le cul ! 

- Laisse tomber Johnny, c'est un taré ce mec ! On se casse !

Sentant le vent tourner, l'un des adolescents interpella son ami.

- T'as raison mon pote, on va le trouver tout seul ce foutu camp ! On n'a pas besoin de l'aide d'un vieux hippie dégueu qui schlingue l'alcool et la pisse !

- Surtout la pisse ! répliqua tout en s’esclaffant l'une des jeunes filles du groupe, assise sur la banquette de la Camaro. 

En une fraction de seconde, les adolescents avaient filé. La Camaro souleva une grosse flaque de boue en guise de doigt d'honneur, avant de s'élancer en dérapant sur le chemin de terre contournant le lac Ruby. Earl resta un long moment sur le pas de la porte, immobile, maudissant la jeunesse. C'est vrai qu'il n'était pas beau à voir et qu'il sentait un peu la pisse, mais de là à lui faire la remarque... Alors qu'il s’apprêtait à entrer dans sa cabane, histoire de mettre un peu d'ordre dans le foutoir de la veille, il entendit à nouveau un bruit de moteur, cette fois c'était Andy Boorman au volant de son Pick-Up de service. Encore.

- Décidément Andy, tu ne peux vraiment plus te passer de moi ?

- Je viens juste voir si tout va bien, rapport à la tempête de cette nuit et à qui tu sais. 

- Rien qu’un peu d'eau et d’électricité, pas de quoi fouetter un chat. Quant à l’Équarrisseur, pas l'ombre d'une tenue de garagiste ou d'une machette rouillée. Je commence à croire que la piste de la pègre Albanaise est de loin la plus sérieuse, vu le comportement de cowboy qu'avait Harry à son arrivée à Frisco... Dis, tu n'aurais pas croisé une vieille Camaro jaune en venant, par hasard ? 

- Si, jolie caisse d'ailleurs. 

- Ouais, mais les gamins à son bord cherchaient les ruines du vieux camp de vacances pour y donner une petite sauterie. Tu devrais voir ça avec le bureau du Shérif de Brahms pour mettre un peu d'ordre. 

- C'est juste des mômes qui veulent s'amuser Earl, c'est pas la fin du monde. 

- Vous avez la mémoire courte les gars, vraiment ! D'autant que les bungalows sont des sépultures Mojave aujourd'hui, vous pourriez au moins respecter ça !

- Les Mojaves ont quitté la région depuis un bail, donc je ne vais pas me casser le cul avec cette merde, ce n'est pas ma priorité ! Bon, tu m'invites à entrer boire un café ou bien on reste plantés là comme deux cons ? 

- Si tu insistes tant, je ne sais pas ce que tu lui trouves de si particulier à mon café, mais entre donc. 

Exaspéré, Earl s'écarta pour laisser entrer Andy dans la cabane. 

- Nom de Dieu Earl ! C'est quoi ce chantier ?

- Ah ça, rien du tout, juste une petite envie de houblon ? Tu n'as jamais vu un mec descendre tout un pack de bières ? 

- Si, si, d'ailleurs j'en ai plein la cellule de dégrisement tous les samedis soirs. Mais je sais aussi reconnaître un homme qui a eu peur.

- Peur de quoi, d’un petit orage ? De nos jours on fait une montagne de rien, un peu d’eau et c’est le déluge, un pic de température et c’est la canicule…

- Arrête un peu ton numéro Earl. Tu as vu ta sale gueule ce matin ? C’est écrit dessus que tu as passé une mauvaise nuit. On dirait que l’Équarrisseur est venu te chatouiller les orteils. Le sourire en coin du jeune flic mit Earl hors de lui. 

- Casse-toi connard ! Tu iras prendre ton café dans le premier râde minable venu, ce n’est pas ce qui manque dans la région !

- Calme-toi mon vieux, je plaisantais…

- Dégage d’ici et vite !

- Doucement, je pourrais te faire coffrer pour outrage à agent dans le cadre de ses fonctions !

- Sors de chez moi avant qu’il ne te reste plus assez de dents pour me lire mes droits !

- D’accord, je pars. Je te laisse tranquille Earl, mais je sais reconnaître un homme qui a peur quand j’en vois un.

Sans se retourner, l'officier Andy Boorman grimpa dans son Pick-up et disparut sur le chemin de terre, la musique à fond. Et pendant que dans l’autoradio, Link Wray chantait son diabolique “Fire And Brimstone”, Earl se dit que ce flic du dimanche ne valait finalement pas mieux que la bande de gamins de tout à l’heure.

V 

- Sors de ton trou à rats ! La nuit venait de tomber sur le lac Ruby quand Andy débarqua ivre mort devant la cabane, beuglant comme un sourd sous la pleine lune. Sors de ton trou à rats, fils de p-p-pute !

- C’est pas bientôt fini ce cirque, je vous préviens je suis armé ! Earl sortit de sa cabane et s'avança sur le petit porche en bois, mais dans la pénombre, il ne distinguait pas grand-chose.

- Early Early Early...

- Andy, c’est toi Andy ?!

- Earl Crapentrer, vous êtes en étrat d’arrestration, tout ce que vous…

- Andy ? Oh toi tu as picolé ! Regarde-toi fiston, tu es dans un sale état ! Et après tu viens me faire la morale pour six malheureuses cannettes de bière. C’est vraiment l'hôpital qui se fout de la charité. Allez, entre je vais te faire couler le café que tu n’as pas eu ce matin.

- Earl Carpentrereur, vous êtes en état d’aaaarr…

- D’accord, d’accord. Et pourquoi tu veux m’arrêter ?

- Pour le meurtrre de Harry ! A ces mots, Andy éclata de rire et ne s’arrêta plus durant une bonne minute. Puis il pointa son revolver en direction de Earl, la main tremblante.

- Arrête ça fiston ! Pose ce flingue tout de suite, ne m'oblige pas à venir te désarmer ! Je suis peut-être vieux, mais je peux encore te coller une bonne trempe ! 

- T’approrche pas ou je t-t-tire !

- Je ne comprends pas fiston, tu veux m’arrêter oui ou non ? Comment veux-tu m’arrêter si je ne m’approche pas ?

- Ne m’appelle pas fiston !!! Tu n’es pras mon prère ! C’est à cause de toi que mon prère est mort !

- Qu’est-ce que tu racontes Andy, ton père n’est pas mort. On est allés pêcher ensemble pas plus tard que la semaine dernière. Si ce bon vieux Dusty a cassé sa pipe, tu m’en vois sincèrement désolé, mais je n’y suis pour rien.

- Pas Dusty, je te prarle de mon vrai prère ! Jeremiah Petty, l’Équarrisseur ! Il est mort à cause de t-t-toi, de toi et de Harry ! 

- Tu délires complètement mon pauvre, tu ne préfèrerais pas entr…

Un éclair de feu traversa furtivement la nuit, Andy venait de tirer dans l’épaule droite de Earl. Nul doute que sans les effets de l’alcool, la balle se serait logée pile entre ses deux yeux, le jeune homme ayant toujours fait preuve d’une grande dextérité arme en main, ne manquant que très rarement sa cible. Sous la force de l’impact, l’ancien chef de la police s’écroula sur le sol. Andy s’avança vers lui en titubant, puis il sortit une énorme machette dotée d’une longue lame aiguisée et rutilante de derrière son dos. L’une des armes favorites de l’Équarrisseur. Tout en alternant pleurs et ricanements, le jeune flic à l’uniforme sale s’approchait lentement de sa proie. Earl tenta de se relever à plusieurs reprises mais la douleur le renvoyait constamment au tapis. 

“Early Early Early…”

A terre, sous les pâles rayons de la lune filtrés par l’épais feuillage des arbres, Earl voyait s’approcher la mort. Elle avait pris l’apparence d’Andy pour le transformer en une incarnation du mal absolu, un homme sans la moindre conscience. Une nouvelle version de l’Équarrisseur. Il voulait tirer, l’abattre comme un chien atteint de la rage, après tout, lui aussi ne ratait que très rarement sa cible, mais son bras droit était foutu. Impossible de le bouger sans manquer de s’évanouir, d’autant que dans la chute le flingue avait roulé à deux mètres de là, autant dire l’infini. 

“Early Early Early…”

Andy planta sa machette dans la cuisse gauche de ce pauvre Earl. La douleur était insoutenable, mais pas autant que les rires maniaques et sadiques du jeune homme. L’ancien flic se surprit à implorer son bourreau, alors même qu’il savait par expérience que la situation était sans issue. Mais contre toute attente, Andy retira sa machette. Avant de la planter une nouvelle fois dans la plaie, avec plus de vigueur encore. Les rires sadiques, de plus en plus lointains, se noyèrent dans un écho, Earl perdait connaissance. Avant de plonger dans le noir et le silence, il sentit son corps glisser lentement sur le sol, Andy était en train de le traîner vers le lac.

VI 

- Debout là dedans ! Hop on se réveille !

- Q-q-quoi… 

Émergeant péniblement, encore assommé par la douleur, Earl vit d’abord les reflets argentés des rayons de la lune danser sur le lac, puis Andy, tout sourire, sa machette à la main.

- Bah voilà, tu vois quand tu veux ! Tu as dormi presque cinq heures, un vrai bébé ! J’ai eu le temps de dessaouler et de m’ennuyer profondément, alors au prochain coup, je ne vais pas te manquer mon vieux ! 

- A-Andy, arrête ça je t’en supplie… t-tu es un b-bon gars…

- Ouais, ouais, je sais, un bon gars, un bon flic, un bon con surtout ! Le genre de mec qui rumine la mort de son père pendant des années sans rien dire. Sauf que le petit Andy, c’est pas un bon gars ! Le petit Andy, il ne se laisse plus faire. J’ai eu aucun mal à me débarrasser de ce fils de pute qu’était Harry ! Pourtant il faisait de la musculation, il s’entraînait tous les jours. Alors une relique comme toi…

- T-Tu es le fils de Dusty…

- STOP ! Pas un mot de plus ! Je suis le fils de l’Équarrisseur et j’ai un travail à terminer ! Même si je ne suis pas encore au niveau de papa, je dois avouer que je me débrouille vraiment bien. Sans rire, tu aurais vu la qualité de l’exécution dans l'appartement de Harry, je n’aime pas me vanter, mais c’était du grand art. La manière dont j’avais disposé les restes de son corps, les effusions de sang sur les murs et même le petit mot avec la faute d’orthographe pour faire croire aux albanais. Pour la petite touche humoristique, c’est important. Quand je me rends sur des scènes de meurtre, tout est toujours si tristement banal. Là, les mecs de Frisco ont halluciné, paraît que plusieurs d’entre eux ont dégueulé, même des vieux briscards...

Obnubilé par son propre discours, Andy n’avait pas vu l’énorme vague rouge qui se dressait derrière son dos, à plusieurs mètres au-dessus de la surface du lac. Nogowak, le monstre englouti, était sorti d’un sommeil de plusieurs dizaines d’années pour protéger Earl, le seul homme encore en harmonie avec les lieux. La dernière fois que la colère de Nogowak s’était abattue sur le lac, ce fut en 1977, faisant des dizaines de victimes et détruisant presque intégralement une station balnéaire. 

Les bras gélatineux du monstre marin frémissant d'excitation dessinaient une multitude de pics tranchants et mortels. Nogowak avait la possibilité de prendre toutes sortes de formes, il pouvait se présenter comme un tsunami ravageant tout sur son passage, comme une gigantesque pieuvre aux tentacules puissants, il pouvait même être le lac tout entier. 

Les premières lueurs matinales faisaient scintiller la surface du monstre, tel un vitrail couleur sang. Il se figea l’espace d’un instant, comme pour mieux savourer son moment, avant de fondre sur la progéniture de l’Équarrisseur, le perforant de part en part. Le cri d’agonie d’Andy résonna dans les montagnes durant de longues secondes, avant de laisser place à un silence de mort. La bête avait entraîné sa proie dans les profondeurs du lac.

Earl ferma les yeux, épuisé, le matin semblait si calme. La chant clair d’un oiseau brisa le silence, comme si l’attaque de Nogowak n’avait jamais existé.

Du groupe de jeunes, on ne retrouva que la vieille Chevrolet Camaro jaune, abandonnée sur la plage de l’ancien camp de vacances, portes ouvertes et musique à fond.


EAT OR HIT




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