SAISON 2 - EPISODE 8


“Tromaville, 02 décembre 2019, Dr Artémus Jonas. Depuis un certain temps, depuis trop longtemps à vrai dire, je transfère les dossiers de mon prédécesseur sur mon enregistreur numérique, c’est à en perdre la tête ! Rien ne semble avoir de sens dans ce fatras de vieux papiers jaunis ! J’ai parfois la désagréable sensation de n’être qu’un pion sur l’échiquier barjot et pervers du vieil Oscar Lazarus. Mais je ne peux m’empêcher de continuer, car dans le fond, ce petit jeu m’amuse aussi, je dois bien l’avouer...”

Dossier 132QHI : RAWBBITS

-1-


- OK, on va reprendre petit. Tu vas tout nous expliquer doucement, qu’on comprenne bien.

Un sourire à peine effacé, Mike Affligan avait pris son ton de papa poule comme l’appelait Helen. Le ton pour feindre la fermeté avec Timmy quand il faisait des bêtises et  accusait son doudou. Mike se crispa une fraction de seconde en pensant à son fils, il lui manquait terriblement.

Ralph Morrison avait quant à lui de plus en plus de mal à cacher son amusement et sentait s’amorcer dans sa gorge grasse un fou rire incontrôlable. Le genre de fou rire contagieux qui agitait erratiquement ses bourrelets, des cuisses jusqu’au cou, faisant rebondir sa lourde poitrine (ses “nichons de porc” disait son père quand il était en état de parler, pas souvent à vrai dire) finissant en quinte de toux pour repartir de plus belle.

- Je vais me prendre un bon café et un petit donut, tu veux quelque chose, petit ? On en a même à la carotte, lâcha Ralph, hilare.

Mike serra à s’en faire péter les jointures le dossier de la chaise sur laquelle il s’appuyait. Le gamin, aussi lent qu’il soit, allait finir par comprendre qu’on se foutait royalement de sa gueule. C’est ce genre d’histoire poilante qui faisait passer le commissariat de Brahms du comté de Willoughby pour un club de joyeux couillons tout juste bons à traumatiser un pauvre gamin manifestement en orbite. Et ce n’est pas Ralph ni la brochette de comiques qui se fendaient la gueule derrière la vitre sans tain qui serviraient de paratonnerre dans le bureau du maire.  

Pendant que le gamin se creusait le cerveau en essayant de régler le parallélisme de ses gros yeux tout ronds, Shériff Miky (son père étant nettement plus bienveillant que celui de Ralph) se remémorait cette matinée étrange qu’aurait pu introduire Rod Serling.

Vers 9h30, Stanley Fitz arrivait au Coco-Brahms-Original, CBO pour les intimes, histoire de nettoyer un peu avant l’arrivée des clients. Le CBO était considéré par certains comme le joyau du comté et par tous comme la plus grande attraction de Brahms. Mike le voyait plutôt comme un nid à emmerdes doublé d’un nid à MST. Il n’y mettait les pieds que par obligation professionnelle et n’y avait plus foutu le gland depuis ses 23 ans, il y a de ça une éternité. 

Il y dénicha pourtant sa perle à lui, Helen, un soir de biture nostalgique. Il entrait dans la police et enterrait, seul, sa vie de jeune branleur. Avachi dans un vieux fauteuil étonnement propre, une IPA à la main, il regardait d’un œil distrait les filles se succéder à la pool barre. C’est alors qu’elle arriva sur scène comme dans sa vie, soudainement et violemment. Helen, connue alors sous le nom de Vampirella, la vampire sexy, s’était pris le talon dans sa cape, survolant d’un bond les trois marches qui conduisaient au podium. S’agrippant fermement à la barre, elle y mit un énorme coup de boule et se fendit la lèvre supérieure. Sous les rires des quelques poivrots présents (dont Ralph senior évidemment) Mike prit Helen dans ses bras et, ensemble, ils sortirent du CBO. Mike ne la lâcha plus et Helen ne remit plus jamais ses cuisses autour d’une barre.

Toujours est-il que si l’on voulait boire un coup dans une ambiance feutrée en se rinçant l’œil, se ravitailler en revues porno et gode ceinture ou profiter d’un hammam XXL (men only les jeudis après-midi), le Coco-Brahms-Original était pile l’endroit qu’il vous fallait. Et c’est exactement ici, sur Krueger Street, dans l’antre du bon goût chic et pas cher de la famille Fitz, qu’avait choisi de débarquer Patrick Denis Eckelbarth avec son histoire à la con, son slip kangourou et son foulard de scout. Mike observait le jeune Patrick. Le gamin était prêt, il allait lui raconter à nouveau toute l’histoire, à lui et aux quelques blaireaux derrière le miroir.

-2-


Patrick aspira une gorgée de FreshNoon, la fameuse limonade à la betterave de la ferme Noonan. Feu Albert Noonan en avait concocté la recette à base de betterave, de carotte, de citron, d’eau et d’un ingrédient mystère, à savoir une quantité énorme de sucre. Un truc immonde dont raffolaient les gamins du coin.

- C’est bon ce truc, merci.

- Et plein de vitamines, p’tit gars, annonça Ralph, un truc sensas bien de chez nous. C’est aussi grâce à cet élixir que je suis l’homme que je suis aujourd’hui !

Le sourire de Patrick mourut aussitôt. Il posa sa canette et commença son histoire depuis le début.

- On est arrivé hier après midi, on avait fait beaucoup de marche, 20km à vol d’oiseau. Alors avec les montées, les descentes, les chemins qui serpentent ça fait sûrement beaucoup plus. Je sais pas dire combien, surtout que c’est Chet qui s’occupait de la boussole, mais je pense qu’on peut dire…

- Non mais on s’en fout du nombre de bornes et de la couleur de ta boussole, c’est le reste de l’histoire qui nous intéresse. Chet, c’est votre chef, c’est ça ?

- Non, pas du tout. Chet c’est comme un grand frère un peu lent. Il est scout depuis au moins 20 ans. Il aide Chef Morris quand on bivouaque et, le reste de l’année, il s’occupe de l’entretien à l’orphelinat.

- OK, reprend à partir du moment où tu as remarqué que quelque chose d’étrange se passait.

- Ça a commencé juste après le coucher, j’étais dans ma canadienne avec Philips. André Philips, c’est mon binôme. On s’apprêtait à dormir.

- C’est pour ça que tu étais en slip ? demanda Mike essayant d’offrir le maximum d’informations croustillantes à son auditoire.

- Non… ça c'est ce qu'il y a eu après. Les autres, ils nous aiment pas trop André et moi. Paraît qu’on est des suce-boules. Mais moi j’ai jamais sucé aucune boule. Les autres nous ont fait sortir de la tente dès que Chef Morris s’est mis à ronfler. On peut pas le louper le chef quand il dort, un vrai Boeing. Alors ils sont venus et ont attrapé André par le pied comme on voulait pas sortir. André a essayé de se défendre, il a attrapé le poteau de la tente pour ça. Elle s’est écroulée sur moi, la tente je veux dire. Alors j’ai eu peur, je savais pas quoi faire, je crois bien que j’ai pleuré quand ils m’ont fait sortir. 

- C’est normal, on aurait tous pleuré dans un cas comme ça, pas vrai Mike ? 

- Fini ton beignet Ralphi, et laisse le petit continuer

- Les autres ont dit qu’ils allaient nous faire passer le goût des boules du chef. On a dû se mettre en slip, ils ont attaché André à un arbre et lui ont demandé de chanter, ils le regardaient en rigolant. Je voulais l’aider je vous jure, mais j’ai eu trop peur, j’ai essayé de me sauver. Je suis pas allé bien loin, quelques mètres. Lenny Cluster m’avait plaqué au sol et me faisait une savonnette. C’est là que je les ai vus. Je vous jure, j’avais rien vu avant.

- Ça va Patrick, on te croit. C’est là que tu as vu quoi exactement ?

- Autour de nous, dans les bois, y avait des yeux qui nous regardaient. Je crois bien que c’est le feu de camp qui se reflétait dedans, ils paraissaient jaunes. J’ai voulu prévenir les autres mais Lenny m’a mis une croquette. A ce moment-là, Chet est sorti de la tente du chef. Il était furax. Il avait juste un t-shirt, on voyait sa bite qui pendouillait. Tout le monde s’est arrêté pour le regarder quand un lapin lui a sauté dessus, je veux dire droit sur sa bite. Chet s’est mis à hurler en tournant sur lui-même. Il mettait des coups sur le lapin. Lenny m’a lâché et s’est mis à rigoler quand un autre lapin lui a sauté au visage. Lenny il hurlait en se roulant par terre, et le lapin il tenait bien et Lenny il pleurait et il saignait.

- C’était deux lapins ? T’es vraiment sûr de toi Patrick ? demanda Mike. Tu dirais plutôt deux lapins de Garenne ou deux lapins blancs ?

- C’était peut-être des lapins de magiciens, coupa Ralph dans un clin d’œil vers le miroir sans tain, est-ce qu’ils sortaient d’un grand chapeau ces deux lapins ?

- Quoi ? Non ! Mais il n’y en avait pas que deux, c’était tout un troupeau de méchants lapins aux yeux jaunes.

- Est-ce que tu te drogues Patrick ? Vous fumez un peu d’herbe dès que papa-scout décolle, c’est ça ?

- Non, non… je vous jure, je suis asthmatique, ça me tuerait. C’est bien des lapins, mais ils étaient comme… enragés.

- Écoute Patrick, c’est assez difficile à croire que des lapins puissent attaquer des scouts aguerris. Ça peut t’apporter pas mal de problèmes de déranger les forces de l’ordre pour un canular. De toute façon, on a envoyé une voiture vérifier tout ça. Ralph, appelle voir Guster, savoir s' il a trouvé la trace d’un camp scout.

- Putain je vous jure que c’est vrai ! 

Patrick s’était mis à pleurer et criait entre ses sanglots. 

- Ces putains de lapins nous ont sauté dessus. Certains sont même rentrés dans la tente du chef. J’ai rampé vers la lisière de la forêt. Je savais pas quoi faire. J’ai voulu les aider, mais les lapins étaient sur eux, ils se sont tous fait attaquer sauf André, il était toujours attaché à l’arbre. Alors j’ai couru et je suis arrivé en ville.

- Et tu aurais laissé ton pote avec les lapins, pas terrible pour un scout, tu crois pas ? Allez, crache le morceau. C’est un pari, c’est ça ? Je reconnais que t’es un bon acteur, mais ton petit tour va t’apporter pas mal d’emmerdes.

- Les lapins l’ont pas attaqué, André. C’est pour ça que je suis parti. Je pense qu’ils l’ont pas attaqué parce que c’est le seul qui est… euh … comme vous.

- Quoi comme moi ? Shérif ?

- Mais non, comme vous quoi, André c’est aussi un rouquin. Peut-être que les lapins attaquent pas les rouquins, je sais pas.

- Ouh la, hey, petit, s’écria Ralph, un peu de respect envers le shérif Mike Affligan. C’est peut-être bien un rouquin, mais je lui dois la vie à ce rouquin, s’agirait pas de mettre tous les rouquins dans le même panier.

- Pourquoi je mettrais des rouquins dans un panier? Je dis ça parce que c’est vrai, peut-être que les lapins en ont juste assez des carottes.

- Et moi tu sais de qui j’en ai assez ?! hurla Ralph en se levant de sa chaise. 

- OK, on se calme. J’imagine que je peux te remercier Ralph. Quant à toi Patrick, tu es officiellement dans une merde noire. On va encore essayer d’appeler l’orphelinat de Mountview et de retrouver ton camp scout, si tant est qu’il existe. 

- Je peux vous amener au camp.

- Quoi? Tu saurais le retrouver?

- Bien sûr, je suis scout, je retrouve toujours mon camp.

-3-


- C’est là, à gauche. Je suis sorti de la forêt ici. Regardez la petite branche de hêtre, je l’ai cassée et plantée au bord de la route exprès. Ça c’est la base, j’ai pas eu mon badge d’orientation pour rien !

Mike avait garé son pick-up de shérif devant le marquage du scout. Ralph essayait toujours de contacter Guster sans succès. Mike essayait de regarder au travers de l’épaisse forêt. L’idée de devoir y pénétrer le fit frissonner. 

- T’es vraiment passé par là, petit ?

- Ben oui, sûr de sûr, pourquoi ?

Mike regarda le jeune Patrick et l’imagina traverser seul, à poil, cette forêt lugubre. Ce petit scout devait cacher une sacrée paire de couilles dans son slip kangourou.

- Je suis arrivé un peu de biais. Voyez, vers la lumière qui clignote tout au fond. Un peu sur la gauche shérif Mike.

- Bordel! Ça doit être les gyrophares de Guf, hurla Ralph, il a dû prendre le chemin forestier vers le lac Hanlon.

Mike écrasa l’accélérateur. Tout s’enchainait trop vite, ses signaux d’alerte inconscients s’allumaient un à un, cette virée commençait à dauber du fion.

La voiture de patrouille de Guster Fersen était arrêtée sur le chemin. La porte conducteur était ouverte. 

Ralph essaya la radio avec l’écho de sa voix dans le portatif de Guster pour seule réponse.

- Il ne doit pas être loin, Mike. J’ai l’impression que ça vient de devant son véhicule. Faudrait jeter un œil.

- Ok Ralph, vas-y, je te couvre.

- Négatif chef… c’est peut être mieux que vous y alliez vous. 

Mike nota le changement d’octave et le vouvoiement de Ralph, visiblement il était aussi stressé que lui. 

- C’est que, comme disait le gamin, ils attaquent pas les rouquins, et vous êtes vachement plus rouquin que moi. Je vous couvre, ok ?

Mike ne répondit pas et se contenta de descendre de son véhicule. Une odeur de barbecue cramé lui chatouilla les narines, lui rappelant qu’il n’avait rien avalé depuis la veille.

Doucement, il appelait Guster. Il jeta un œil dans le véhicule, il était clean évidemment. Quand Mike ferma la porte, il vit alors une chaussure devant la roue avant. Une rangers pied gauche réglementaire tout ce qu’il y avait de plus normal si ce n’était les lacets verts foncés, seule excentricité que s’autorisait le psychorigide Guster “Guf” Fersen. 

Guf était un allié de qualité dans l’équipe de bras cassés que gérait le shérif Affligan. Il connaissait les règlements dans les moindres détails et les appliquait de façon intransigeante. Mais Guf flirtait avec l’autisme léger en ce qui concernait l’ordre, ce qui lui avait coûté ses cheveux avant de souffler ses 25 premières bougies et gâchait régulièrement ses journées pour un détail anodin. 

Accroché à la chaussure immaculée, le corps de Guf éventré laissait s’échapper ses viscères dans une mare d’hémoglobine. Le cœur de Mike loupa un battement, il essaya de se raccrocher au pare-buffle, glissa le long du capot et atterrit sur le corps de son collègue, le coude enfoncé dans les boyaux. Il ne put retenir un jet de bile qui lui brûla la gorge avant de s’étaler sur le crâne chauve de Guf.

- Ça va Mike ? cria Ralph à travers la fenêtre entrouverte.

- Merde! Restez dans la bagnole!  Ralph, appelle le central, Guf est mort. Je… je vais voir le camp scout, il est pas loin, je vois une tente.

Mike couvrit le corps de Guf d’une couverture et partit vers le campement, l’arme au poing. 

Le premier corps qu’il vit était allongé la tête et les épaules dans ce qui avait été le feu de camp. La vision de ce corps horriblement brûlé mêlé à cette odeur de grillade ragoûtante provoqua un second renvoi de bile. Ce devait être Chet au vu de l’amas de poil et de chair surmonté de deux oreilles de lapin qui cachait son sexe. 

Patrick ne racontait pas de conneries, où qu’il posait les yeux, Mike voyait des corps et du sang.

Du coin de l’œil il vit quelque chose approcher rapidement. Un lapin. Un foutu lapin avec la gueule en sang et d’affreux yeux jaunes. Mike savait qu’il n’aurait pas le temps de viser, il tira comme par réflexe, le lapin s’étala au sol. 

D’autres rongeurs arrivaient, en surnombre. Mike abattit les deux plus proches quand son arme s’enraya. Il parvint à en assommer un troisième d’un coup de crosse quand un autre lui sauta au visage. C’est alors que la tête du lapin explosa à dix centimètres de la sienne, le recouvrant d’une bouillie de sang et de poils. Un par un, les lapins restant se firent exploser la tronche. Mike se retourna. A quelques mètres de lui, derrière deux colts encore fumants, se tenait Ralph, un regard d’acier lui barrant le visage.

- Merde, Ralphi, on dirait ce putain de Clint Eastwood sans les abdos ! Je t’en dois une mon pote. Où t’as appris à tirer comme ça ? 

- Je t’expliquerai ça un jour, chef. On dirait que le petit s’est pas foutu de nous.

- T’as prévenu le central ?

- Pas de communication, je ne sais pas ce qui se passe, Mike. 

- Vu l’état du camp, il doit y avoir une chiée d’autres bestioles. Va falloir les trouver.

- Ils sont partis vers l’est et y en a pas mal d’autres, beaucoup d’autres. Vous pouvez me détacher s’il vous plaît ?

La voix venait de l’autre côté du camp, un petit rouquin en slip souillé était attaché à un arbre. Ralph regardait vers l’est.

- Qu’est-ce qu’il y a par là, Mike ?

- Vers l’est, Brahms. Et avant ça, la ferme Noonan. On détache le scout. Tu récupères la bagnole de Guf, on se bouge ! 

-4-


Le petit Jordy Noonan jouait dans le jardin à l’arrière de la maison familiale. Quatre générations de Noonan s’étaient succédées dans cette maison, chacune apportant sa pierre à l’édifice. 

Le premier, Oliver Noonan, Olaf Nooskada Nanski de son nom de baptême, était arrivé au pays en 1897 à l’âge de 10 ans. Il épousa six ans plus tard, comme le voulait la tradition, sa cousine germaine du côté maternel, Alfhilde, qui ne céda pas totalement aux sirènes de l’Occident et garda son prénom. De leur amour quasi incestueux naîtront cinq enfants dont trois vécurent assez longtemps pour connaître les foudres paternelles quand explosaient les colères d’Odin. Seul le plus jeune fils, Albert, exempt de toutes malformations, atteint l’âge adulte, et eut la lourde tâche de tenir la ferme à la mort prématurée d’Oliver. 

Albert inventa la fameuse FreshNoon en essayant de faire de l’alcool sans jamais y parvenir. Il réussit cependant à imposer sa boisson dans tous les bars de la région et à agrandir considérablement l’héritage des Noonan. De son mariage avec sa plus proche voisine, Eleanor Silly, naquirent trois fils dont seul Elon, le plus jeune, ne disparut pas dans la brume hurlante qui se répandit dans la région un matin de mars 1938. 

Elon, nettement moins intelligent que son père, était nettement plus chanceux. Alors que son père mourut tragiquement à l’âge de 44 ans après avoir voué sa vie, exemplaire par ailleurs, à bâtir un empire, Elon le dilapida en menant une vie futile, mélangeant sexe, alcool et drogue. Il quitta ce monde comme il y était venu, entre les cuisses d’une femme, à l’âge de 82 ans. Son unique épouse officielle, Candice, avait donné vie à trois garçons dont seul le benjamin, Simon, survécut à l’épidémie de rage infantile qui frappa le comté de Willoughby un jour de mars 1988.

Simon rappelait à bien des égards son grand-père, il était un homme bon, intelligent, travailleur et terriblement malchanceux. A 20 ans il perdit subitement l’usage de son bras gauche, on lui découvrit alors une tumeur au cerveau. Cinq ans plus tard, il se fit volontairement retirer cet appendice inutile. Malgré tout, Simon redonna ses lettres de noblesse aux Noonan et à la FreshNoon et se maria à une superbe jeune femme, Thérésa Chillbum. Simon lui expliqua alors ce qu’il pensait être la malédiction des Noonan et ils décidèrent de n’avoir qu’un enfant, Jordy. Quelques jours après le troisième anniversaire de son fils, Simon tomba dans le malaxeur à l’usine de production des Freshnoon, il y laissa sa jambe droite et la moitié de la gauche. Fidèle à lui-même, il fit retirer ce demi membre obsolète. Cet été-là, l’édition ultra limitée 100ème anniversaire de la FreshNoon : Orange Sanguine fit un tabac. 

Enfin, il y a huit mois, Thérésa, pleine d’espoir, alla retrouver Simon dans la grange de la propriété. A eux deux ils briseraient la malédiction Noonan, quelle qu’elle soit. Elle retrouva son mari empalé sous la herse qu’il inspectait. Simon n’eut pas la chance de reposer en paix dans un monde meilleur, mais dans un lit, branché à un respirateur, le regard éteint et l’esprit absent.


*


Thérésa regardait Jordy à travers la vitre embuée de la cuisine en caressant son ventre tout rond. Cela semblait efficace pour calmer les impressionnants coups de pied du bébé. Jordy s’était depuis peu pris de passion pour les sculptures en sable informes et exerçait son art dans un grand bac en bois collé au portique dans le jardin. 

- On passe à table, mon trésor, avait chantonné Thérésa en sortant de la maison. Elle voyait Jordy de dos, tremblant comme s’il riait doucement.

Thérésa accéléra le pas, faisant rebondir son bola entre ses seins. Quelque chose clochait. Le son émanant de Jordy était plus proche du grognement que du rire d’espièglerie d’un gamin. Inconsciemment, son cerveau enregistra toute l’horreur de la situation alors que sa main se posait délicatement sur l’épaule de Jordy. Le sable rouge sombre tout d’abord et cette boule blanche duveteuse qui s’agitait sur, non, plutôt dans le ventre du petit. Et puis ses petits doigts de la main droite qui n’étaient plus que trois. Une pensée fugace, incongrue, lui vint. Jordy qui riait quand elle feignait de lui manger l’index, “on ne montre pas du doigt, ou je vais tous te les croquer”. La tête de Jordy se redressa brusquement, un œil clos, la bouche grande ouverte, comme le loup qui hurle à la lune dans le film. Elle aurait juré voir des yeux dans ce cratère guttural. Un son rauque assorti d’un geyser de sang sortit Thérésa de sa torpeur. Une autre boule de poils, rouge vif cette fois, remplaça la langue de Jordy.  Un autre film. Critters, ces putains de Critters s’imposaient dans son esprit comme un ultime barrage à la folie. Elle agrippa d’une main l’épaule de Jordy et de l’autre le parasite velu, le retirant dans une gerbe de sang et de dégueulis. Thérésa tomba au sol sous le corps froid et humide de son fils.

Elle se sentit partir, glisser lentement dans un abysse d’ombre et de fraîcheur quand une main l’agrippa pour la soulever, elle et le petit corps sans vie qu’elle serrait encore dans ses bras.

Avant de sombrer totalement elle vit un visage qui la regardait. Des cheveux blonds légèrement ondulés entouraient une figure ridée, apaisante, à laquelle il ne manquait qu’un œil.

- Rosy, murmura Thérésa.

-5- 


Mike et Ralph s’étaient garés dans l’allée décrépie de l’imposante ferme Noonan. Le faste d'antan avait cédé la place à un lent abandon. La bâtisse ressemblait à ces maisons de vacances familiales qui ne vivent que l’été et s'éteignent l’automne venu. Le gazon jaunissait en attendant sagement une tonte salvatrice, la mousse mangeait doucement les larges marches jusqu’au perron et la peinture vert olive des volets de bois s’écaillait lentement.

- Merde, Mike, ça craint chez les Noonan. C’était super classe quand on venait piquer des Fresh’. Regarde-moi ces boiseries, cette porte en chêne, un vrai palace à l’abandon.

- Rassure-moi, tu veux pas l’acheter?

- Non.

- Alors ferme-la tu veux bien Ralph! Tu ne trouves pas ça bizarre, les volets fermés ? 

- Hey ! Quelqu'un derrière les volets, hurla Ralph .

Mike le frappa à l'épaule, entre la clavicule et l’acromion, avec juste la force nécessaire pour rappeler à Ralph une vieille blessure de jeunesse.

- T’es con ou quoi ? C’est peut-être bien rempli de putain de lapins.

- Pourquoi les lapins viendraient chez les Noonan ?

- Je ne sais pas, ils sont peut-être bien aussi couillons que toi à se taper des litres de FreshNoon !

Une détonation coupa court à leur dispute. De l’autre côté de la maison, une voix de femme demandait de l’aide.

- Enfermez-vous dans la bagnole les scouts. Ralph, sors tes flingues, on fait le tour.

Côté cour, un bac à sable rouge sang et quelques cadavres de lapins les stoppèrent. 

- Par ici les gars, bougez-vous, les bestioles arrivent de la forêt !

La voix venait d’une petite grange cachée quelques dizaines de mètres derrière la ferme. Dans l’encadrement d’une porte, une silhouette blonde leur faisait signe.

Mike reconnut immédiatement le cache-oeil de cuir rouge et de dentelles noires de la femme en sweat jaune taché de sang. Il allait appeler Rose Silly quand Ralph le devança.

- On arrive, mon ange !

- Mon ange ?

- Pas décue de voir arriver la cavalerie. Dépêche-toi, mon coeur !

- Mon coeur? 

Mike claqua la porte de la grange derrière lui puis se figea net, les yeux écarquillés. Devant lui, Rose et Ralph s’embrassaient comme des étudiants. Elle lui suçait littéralement la langue et il semblait adorer ça.

Assise au sol, Thérésa se balançait d’avant en arrière avec le corps de son fils dans les bras. Elle frottait son visage livide couvert de sang en se humectant régulièrement le pouce. À leur côté, un homme tronc relié à deux bouteilles d'oxygène gisait dans une chaise roulante. Un plaid jaune moutarde cachait son unique bras.

De légers grattements parvenaient du bardage en bois vermoulu. Mike observait ces deux couples atypiques. Chacun à leur façon semblait faire abstraction de leur situation catastrophique à tous. Il regarda par la fenêtre et ressentit dans son estomac comme un trou noir qui lui aspirait les tripes. 

Les lapins s’entassaient devant la grange. Ils étaient des dizaines.

-6-


Comme chaque après-midi depuis presque six ans, Helen était là, assise, à parler à son fils Timmy. Mike respectait ce moment d’absence qu’elle imposait au reste du monde. Il l'acceptait non pas par choix mais comme on accepte une bouée à demi gonflée dans une mer déchaînée. Aussi, quand le portable de Helen afficha la face souriante de Mike en jouant oops... i did it again, elle sut immédiatement que quelque chose de grave arrivait.

Mike avait été clair, elle devait selon ses termes, aller au commissariat fissa sans faire de détour, dire aux autres flics de répondre à leurs putains de téléphones et ne pas s’approcher d’une seule saloperie de lapin mutant. Il la rejoindrait en quittant la ferme Noonan.

Helen n’avait pas vraiment compris cette histoire de lapins et n’avait pas cherché à en savoir plus. Mike ne lui avait parlé qu'une seule fois sur ce ton. C’était peu après l’accident de car scolaire qui leur avait arraché Timmy. Il lui avait alors ordonné d'ôter le canon du M1911 de sa bouche à elle pour le poser sur son front à lui. “C’est tous les deux, Helen. On reste ou on rejoint Timmy, c’est toi qui vois, mais on fait ça ensemble”.


Dès que Mike eut raccroché, Helen courut le long des allées, sauta dans sa Golf verte pomme garée devant le cimetière et manqua d’écraser Phileas Bishop, le croque-mort, en remontant en marche arrière l'allée vers la National 3.

Quelques minutes plus tard, toujours au volant de son allemande, Helen observait l'imposant escalier de pierre blanche du commissariat. Un corps y était allongé, la tête en bas et la main gauche sur un fusil à pompe. Une impressionnante mare de sang s’échappait du corps et contrastait avec l’escalier immaculé. Helen garda le pied sur l'accélérateur et klaxonna plusieurs fois. Après quelques minutes, une grosse quinquagénaire, cheveux gris, coupe à la brosse, plaqua des feuilles avec de grosses lettres écrites au feutre vert. “ BRUIT ATTIRE “ . Helen reconnu Lavergne, un des piliers de l'équipe de Mike, qui épelait une nouvelle phrase. “0 ARME RESTONS TU CHERCHES AIDE”. Helen leva un pouce en l’air et écrasa l'accélérateur. 

Elle remonta Main Avenue, bifurqua sur Krueger Street, passa en trombe devant le CBO et continua jusqu’à la 2ème Avenue. Elle évita de justesse un camion citerne garé en travers de la chaussée devant la station Aberly et fonça aussi vite que le permettait la vieille allemande.

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Un couple atypique, une femme enceinte, un cadavre de gamin déchiqueté et un légume sous respirateur dans une chaise roulante sont dans une grange, qui finira en casse-dalle pour lapins enragés ? 

Mike enleva son chapeau pour passer la main dans sa tignasse poil de carotte. C’est le genre d’histoire drôle ( à la mord-moi-le-zob dirait Ralph senior) qui ne lui plaisait pas du tout.

Il observait le bric à brac autour de lui. Pas grand chose d'intéressant. Des vieux jeux de société, pas mal de bouquins, des fringues mitées, quelques rouleaux de scotch et un salon de jardin en teck. Seuls quelques outils de jardinage émoussés constitueraient leur arsenal de défense.

Mike vérifia son chargeur, deux balles. Il jeta un coup d'œil à Ralph, qui fit discrètement non de la tête. 

- On la joue comment, chef ?

- Aucune idée, faudrait rejoindre les bagnoles et se casser en ville. Mais il y a un paquet de saloperies qui veulent nous bouffer. Trop pour tous s’en tirer en courant. D’autant que je suis pas sûr qu'on soit tous en état de courir. 

Ralph regarda Thérésa et Simon Noonan, puis planta son regard dans celui de Mike.

- Sélection naturelle mon pote. Je veux dire, plutôt que d’y rester tous, on pourrait tenter notre chance, toi, Rosy et moi.

- Ralph, soupira Mike, on est flics.

- C’est ça ton problème, Mike. 

Ralph appuya son index sur l'étoile qui ornait la poitrine du shérif. 

- T’es tellement un bon flic, que t’oublie d’être humain.

- Va te faire foutre, Ralph! 

Mike l’empoigna par le col et colla son nez au sien. 

- Les laisser se faire bouffer, c’est ce que t’appelles être humain ?!

- Laisser Simon s'en aller, il y a quelques mois, c’est ça qui aurait été humain, trancha Rosy. C’est mon cousin. Je viens ici trois fois par semaine minimum pour lui faire prendre l’air. Mais le seul air qu'il prend provient de ces foutues bouteilles. Et pas une seule fois j’ai pu observer la moindre réaction de sa part. Croyez pas que je ne l’aime pas mon cousin, shérif Mike. Je l'aime de tout mon cœur. Mais il n'est plus avec nous depuis longtemps, et je refuse de crever pour ça. Je vais sortir d’ici, en vie, que ça vous plaise ou pas. Et je sortirai avec mon mec, Thérésa et mon petit neveu, celui qu'elle porte en elle. 

Mike et Ralph, les yeux écarquillés, se tenaient toujours l’un contre l’autre.

- Alors vous avez le choix, shérif. Vous jouez les martyrs ou vous nous filez un coup de main. Ça ne va pas vous plaire, mais j’ai peut-être un plan.

-8-


Thérésa ne comprenait rien au plan que Rosy tentait de lui expliquer. Elle entendait les mots qui lui parvenaient, mais ne les écoutait pas. Elle se contentait de hocher la tête. Elle embrassa son mari sur les lèvres quand Ralph et Mike la portèrent jusqu'à lui. Elle embrassa aussi Jordy sur le front quand Rosy l’emporta pour le déposer dans la grande caisse en bois qui servait à stocker la tonnelle qui trônait dans la cour. “ Excellente cachette mon chéri” se dit-elle en voyant le couvercle se refermer sur le petit corps déchiqueté. Enfin elle serra fort le cou de Ralph quand il la souleva. 

Thérésa regardait Simon dans son fauteuil roulant. Il était si calme depuis si longtemps. Quelque chose avait changé. Les bouteilles d’oxygène ! Elles n'étaient plus dans leur logement au dos du fauteuil, mais de part et d’autre du siège. Le scotch qui les fixait entourait aussi les bras de Simon. D’autres bandes de papier collant arrimaient son torse et ses chevilles au siège. Thérésa regarda le visage de son mari, elle crut y voir un léger clin d'œil.

Une contraction lui déchira le bas ventre. Une douleur si intense, qu'elle sortit soudainement de sa léthargie, lucide. 

- Non ! Simon ! Ne faites pas ça !

- Maintenant ! hurla Rosy.

Ralph ceintura Thérésa et mit un violent coup de pied dans la porte. Au même moment Rosy et Mike, coordonnés, percutèrent les robinets des bouteilles libérant les 180 bars de pression d'oxygène. Le fauteuil traça deux lignes rouges sombres à travers la foule de lapins carnivores massée devant la porte. Les bestioles prirent Simon et sa chaise en chasse, créant l’opportunité d’une évasion.

- Go ! Go ! Go! souffla Ralph en courant vers les véhicules à l’avant de la bâtisse.

Rosy suivait, Mike fermait la course. 

Arrivé à hauteur des 4x4, Mike laissa échapper ses clés sous le châssis. Le temps de les attraper, deux lapins fonçaient vers lui. 

Soudain un éclair vert pomme le frôla et explosa les monstres devant lui. La portière passager de la vieille Golf s’ouvrit.

- Tu montes, cow-boy ?

- Helen ! Qu’est-ce que …

- Lavergne est barricadée au commissariat, ils n’ont plus d’armes.

- On file au CBO, cria Ralph à travers la vitre entrouverte de son 4x4.

- Au CBO? Tu crois vraiment que c’est le moment d’aller dans ce trou à rats ?!

- On a besoin d’armes, Mike. Stan en a plein son stand de tir, au sous-sol du CBO !

- Stan Fitz ? Un stand de tir au CBO ?! Putain, Ralph, c’est quoi ce bordel ?!

- En route, Shérif, hurla Helen, tes petits copains arrivent.

Le 4x4 et la Golf hors d’âge descendirent en trombe l'allée de la ferme Noonan lorsqu'une détonation suivie d’une boule de feu éclata à l’arrière de la bâtisse. Une pluie de chairs poilues accompagna les hurlements de Thérésa. Un liquide légèrement verdâtre s’écoula sur le siège arrière du 4x4.

- Accélère mon cœur, murmura Rosy, le dernier Noonan a décidé de nous rejoindre.

-9-


La Golf était garée à trois centimètres des escaliers de service du CBO, dans un rosier en fleurs qui n’en demandait pas tant. Helen était sortie du véhicule en laissant les clés sur le contact et son mari accroché à la poignée de toit, blanc comme un linge.

Elle attrapa la rampe en acier pour sauter les trois marches qui la séparaient de la porte en métal gris et tapa machinalement le code à quatre chiffres. 0069. Certaines choses ne changent pas, pensa Helen. Elle sentait monter en elle une énergie qu'elle estimait perdue depuis longtemps. L’odeur particulière du CBO, un mélange d’épices et d’after shave bon marché, acheva son saut dans le passé. 

Elle vit alors l’immense Franck Davis dans son habituel costard t-shirt tout en noir taillé un poil trop juste. Le genre de fringue qu’il pourrait, au besoin, faire péter avant de te péter la tronche. Quand il s’approcha, furieux de leur intrusion, Helen lui colla un baiser sur la joue en s’accrochant à son biceps démesuré, lui susurrant un langoureux “Coucou Francky” à l’oreille. 

- Vampirella ! Pas croyab' ! Tu reprends du service ma belle ? Pas le meilleur jour pour ça. Louise s’est fait mordre par un drôle de lapin. Le téton. Sa carrière va en prendre un coup. Incroyab’, cette histoire. Le patron est en haut, il est blessé aussi mais ça devrait rouler.

Une petite main frêle se glissa dans celle de Helen. Elle la serra doucement, renvoyant Vampirella dans ses limbes.


*


Patrick avait les yeux grands ouverts. La moquette rouge au mur, les néons fluos qui éclairaient le bar, les sièges en cuir bordeau autour des tables basses violettes et, surtout, la piste de danse avec la pool barre au bout et l’énorme boule à facette qui illuminait la pièce. Le CBO est bien l’endroit le plus classe au monde, pensa Patrick. Hors de question de louper une miette de cet étalage de chair satinée qui s’offrait à lui. Même avec un nichon dégueu, l'autre était au top. Un nichon de compèt’, c’est comme ça qu'il le raconterait à l’orphelinat. Même si le colosse debout à côté des filles le faisait flipper, il avait l’air plutôt amusé par sa présence. Profite gamin, lui avait soufflé la montagne de muscles. Pas moyen que ça se passe autrement s’était dit Patrick, et peut-être qu’avec un peu de bol, le peu d’étoffes qui les recouvrait finirait par tomber. Pas moyen de louper ça. Il se tourna vers son pote.

- Hey André, on va jeter un œil ?


*


Mike regardait Helen agir comme si elle n’avait jamais quitté ce trou à rats. La voir se faire accepter par ce tas de trous du cul comme si elle était l’une des leurs lui fendit le cœur.

Tout partait en couille depuis l'arrivée de ce petit morveux dans son commissariat, et voilà maintenant qu’il se retrouvait avec Stan Fitz et sa bande de dégénérés à voir sa femme redevenir une putain de vampire sexy. D’imaginer Helen se remettre à danser pour ces rapaces le dégoûtait, mais pas autant que sa réaction machiste. Bordel, qu’est-ce qu'il lui arrivait, c'était sa femme, il devait lui faire confiance. Il enleva son chapeau et passa sa main dans ses cheveux.

Mike vit alors le petit rouquin glisser sa main dans celle de Helen. Il vit la posture de sa femme changer légèrement, sa main se serrer autour de celle d'André. Le petit leva les yeux vers sa femme, son regard mêlé d’appréhension et de fatigue. Le colosse montra un escalier du doigt. Helen se tourna vers Mike.

- Viens, on monte au bureau de Stan, le petit est terrorisé et il faut qu'on se prépare.

“Le petit est terrorisé”. Helen avait prononcé ces mots tout naturellement. Des mots simples qui agissaient comme un interrupteur dans la tête d’un père lorsqu'une mère les prononçait.

Mike posa son chapeau sur la tête d'André et suivit Helen vers l’escalier. Il ne se rendit pas compte de Franck qui manqua de le renverser en fonçant vers la porte d'entrée.


*


Rosy ouvrit la portière arrière du 4x4 et passa sa main entre les cuisses de Thérésa, le travail était bien entamé. Elle ordonna à Ralph de porter Thérésa et de la suivre vers les loges du CBO.

Elle vit que Helen avait géré l’entrée dans le club et le comité d'accueil. Elle se pencha sur le bar pour récupérer un trousseau de clés auquel pendait un Zippo jaune en forme de banane. Elle fit signe à Franck qui se précipita vers eux pour soulager Ralph de son fardeau. 

Ils entrèrent dans les loges des artistes. Un grand salon avec deux canapés en cuir bordeaux. Contre le mur, un psyché trônait entre deux coiffeuses éclairées par une multitude de petites ampoules. 

- Franck, pose la petite dans le canapé. Ralph, porte de droite, dans la salle de bain, tu trouveras des serviettes propres.

Il fallait faire vite, le bébé bougeait encore. Rosy fouilla frénétiquement dans la coiffeuse qu'elle venait de déverrouiller. Elle était sûre qu'il était là. Elle souffla en ouvrant son Opinel 16, après presque trente ans, la lame était comme neuve.

- Francky, va me chercher une bouteille d’alcool, tu veux bien, ce que tu as de plus fort.


*


André n’avait pas envie de suivre Patrick, ni même de voir ces femmes topless et encore moins de s’approcher du grand malabar en noir. En réalité, tout l’intimidait ici. Il avait les jetons. La peur lui rongeait le bide encore plus qu’à l’orphelinat quand Lenny et ses potes le prenaient à parti. Et les voir se faire bouffer devant lui n’avait pas amélioré les choses.

Il ne savait pas trop pourquoi, mais il y avait quelque chose d'apaisant chez cette femme. Sa main était douce et chaude, son regard rassurant. Peut-être était elle une maman, il ne savait pas trop, il n’avait jamais vraiment été un fils. C’est en tout cas l'idée qu'il se faisait d’une mère. Elle avait serré sa main et pour l’instant il ne comptait pas la lâcher.

Deux grandes fenêtres face à la porte laissaient baigner le bureau dans la douce lumière orange du soleil qui déclinait déjà en cette fin d’après-midi. André plissa les yeux pour distinguer la silhouette assise sur le fauteuil derrière le bureau orné d'une plaque au nom de Stan Fitz. Il ne bougeait pas et semblait concentrer son regard pâle sur la trousse à pharmacie ouverte sur le sous-main. Un liquide vert avait dégouliné de sa bouche, comme de la purée de pois. Du sang avait coulé de son poignet pour recouvrir le bureau et assombrir le tapis blanc à poils longs à ses pieds.

La femme lui serra la main plus fort et colla sa tête contre sa poitrine. Elle sentait bon. André pleura en silence.


*


Ralph n’en pouvait plus. Thérésa pesait plus lourd qu'un âne mort. Il fut heureux de la laisser dans les bras monstrueux de Franck. Un super type ce Franck, pensa-t-il, dommage qu'il n’ait pas mon sens de l’humour.

Ralph se sentit tout à coup inutile. Il aurait dû garder la Noonan ou proposer de faire bouillir de l’eau ou un truc du genre. On fait toujours bouillir de l’eau dans ces cas-là, non ? Il décida de suivre Rosy et Franck vers les loges, il se rendrait sûrement utile là bas et au pire en profiterait pour jeter un œil derrière ce panneau interdit au public.

Les loges étaient plutôt classes, et franchement propres. Il fut étonné d’y sentir un délicat parfum d'encens, du lilas peut-être. Les poutres apparentes et les affiches de danseuses rétro donnaient un certain cachet.

Ralph fut tiré de son inspection mobilière par Rosy. Lorsqu'il ouvrit la porte de la salle de bain, il se retrouva devant une grande table en bois massif entourée de bancs du même bois qu’il estima être du chêne. Dans le fond un frigo et un four entouraient un évier double vasque en grès beige. Sur le côté, une trappe, comme une grande porte de four, était condamnée par une ficelle.

- L’autre droite, Ralph ! cria Rosy.

Ralph posa les serviettes à côté du canapé. Il écarta les cheveux de Thérésa, pour lui éponger le front.

- Elle a pas l’air bien.

- Elle est morte. On n’a pas beaucoup de temps. Va falloir aller chercher le petit.

- Quoi ?

- Une césarienne d’urgence, Ralph, on n’a pas le choix.

- Je crois… je crois que je vais pas pouvoir mon cœur. Le son de sa voix s’éteignait doucement.

- Je sais, ne t’inquiète pas. Monte chercher Helen s'il te plaît.

Ralph sortit des loges et se dirigea directement vers les escaliers qu'il grimpa rapidement. Il ne regarda pas les danseuses et Patrick qui s’installaient devant la piste. Il ne regarda pas non plus la porte de service. 

Elle était restée ouverte.


*


Franck Davis ne reconnut pas immédiatement Helen. La voir débarquer comme ça, avec son shérif aux basques, lui faisait bien plaisir. 

Puis il vit Rosy arriver avec le gros flic marrant qui peinait à porter une gonzesse. Il courut lui prêter main forte.

Il identifia la petite Noonan, enceinte jusqu’au cou. 

Tout allait trop vite autour de lui, ou alors c’était dans sa tête que tout allait trop lentement, il se posait la question parfois. Heureusement Rosy avait l’air de gérer la situation. Ses ordres claquaient comme des coups de fouet. Il aimait bien ce genre de femme et voyait en Rosy la grande sœur qu'il avait eu et qui s’était cassée à Toronto avec sa tafiole de canadien.

Frank attrapa deux bouteilles d'eau de vie à la poire derrière le bar. Il jeta un coup d'œil vers la scène, les danseuses entouraient Denise qui vomissait une mousse verte. Cela ne paraissait pas gêner le gamin qui lui reluquait les seins, la bouche grande ouverte.  

Alors qu’il entrait à nouveau dans les loges, une douleur aiguë localisée sur le bas de sa cuisse gauche lui arracha un râle. En baissant les yeux, il vit qu’un lapin avait entrepris de lui bouffer la jambe. Il lui broya le cou en l'écrasant de son énorme main et le jeta au travers du hall vers la porte de service. Le petit corps en bouillie tomba comme un gant de toilette trempé au milieu d’une nuée de monstres poilus qui fonçait vers lui.

Franck essaya de fermer la porte des loges quand un lapin s’agrippa à son pantalon.  La bestiole enfonça ses dents acérées dans le muscle entre le pouce et l’index de sa main gauche lorsqu’il essaya de le saisir. Un autre lapin parvint à entrer, il l’écrasa d’un coup de pied. Il claqua la porte en guillotinant un dernier lapin. Il saisit enfin le lapin qui lui rongeait la main et lui enfonça son pouce dans l'œil jusqu’à lui exploser le crâne. 

Franck maintenait la porte avec peine lorsqu'il s’aperçut que Rosy le regardait avec de grands yeux. Devant elle, sur le canapé, gisait Thérésa. La plaie béante de son abdomen laissait se déverser une quantité énorme d’organes gluants. D’une main, Rosy tendait un couteau maculé de sang, pointe en avant, dans une posture de défense. De l’autre, elle maintenait un bébé emmitouflé dans une serviette rose floquée CBO.

Le bébé braillait.

Derrière la porte, les cris d’horreur des danseuses se mêlaient aux grattements des rongeurs. Franck chassa l’image du gamin amateur de nichons de son esprit.

Il n’arrivait pas à fermer complètement la porte, la pression s'accentuait rapidement. 

- Rosy ! Faut se barrer, je ne tiendrais pas longtemps !

Il vit alors Rosy déposer le bébé dans la cuisine attenante puis tirer de toutes ses forces le corps éventré vers la porte .

- Ça te laissera une chance de nous rejoindre avant que je ferme la porte de la cuisine.

Un flot de lapins se déversa dans les loges lorsque Franck lâcha la porte pour rejoindre Rosy. Malgré la vive douleur qui irradiait de ses blessures, Franck se surprit à courir aussi vite. 

Ils déplacèrent une commode contre la porte fermée à clé. Les lapins l’attaquaient déjà.

Franck se sentait mieux qu'il ne l’aurait cru. Étonnement bien vu les circonstances, si ce n'était ce goût atroce en bouche. Il ne put s'empêcher de cracher un glaire dans l’évier, sa teinte verte l'étonna avant que son cerveau n’en saisisse les conséquences.

-10 - 


Mike regardait le corps assis face au grand bureau en teck recouvert d’un mélange de sang et de gerbe verdâtre. Il cherchait quelque chose pour le recouvrir lorsque des cris d’effroi montèrent du rez-de-chaussée.

Mike tira doucement sur la cordelette pour ouvrir les stores qui leur barraient la vue sur le bar et la scène. Ce qu'il vit le paralysa. 

Des centaines de lapins s’étaient engouffrés dans le CBO. Les danseuses, pour la plupart en sang, hurlaient et frappaient pour échapper à leur destin tragique. Certaines, résignées, se faisaient dévorer, les autres allaient suivre, c’était certain. Il vit enfin un petit corps au visage rongé jusqu'à l’os. Deux cratères rouges sombre remplaçaient les yeux et quelques lapins se baignaient dans son abdomen. Il reconnut le petit foulard scout noué autour du cou du cadavre.

Mike lâcha la cordelette, le store retomba comme une guillotine masquant le carnage. Ralph murmura quelque chose sur sa gauche.

- Merde. Rosy… elle est là, en bas. Faut que j’aille chercher Rosy.

- Ralph. Arrête ! Il lui saisit le bras. Tu ne pourras rien faire du tout, tu vas te faire bouffer.

- Ferme-la, Mike ! Tu sais que dalle de ce que je suis capable de faire ou pas ! Reste là avec ta femme, je vais chercher la mienne. C’est pas des foutus lapins qui m’en empêcheront, encore moins un shérif.

Ralph attrapa un club de golf dans le sac à côté de la porte et saisit la poignée quand des bruits de coups et des gémissements émanèrent du mur derrière le bureau. Plus précisément d’une petite porte en métal plaquée contre le mur. 

Mike et Ralph s’interrogèrent du regard. Ralph haussa les épaules et brandit le club au-dessus de son épaule. Mike improvisa une arme, une boule à neige gros format contenant une Mère Noël topless. La trappe allait céder. Helen et le petit reculèrent derrière Mike et Ralph, prêts au combat.

Lorsque la porte s’ouvrit violemment, Mike balança de toutes ses forces la boule qui s'éclata sur le chambranle de la porte en métal, décapitant net la Mère Noël.

- Doucement ! Tu parles d’un accueil ! Vous me donnez un petit coup de main ?

Ralph se rua sur le monte plat, donna le bébé à Mike et prit Rosy dans ses bras.

- On devrait se barrer par là, c’est comment en bas Rosy ? demanda Mike.

- Franck est barricadé dans la cuisine, en dessous. Mais ces saloperies finiront par ronger la porte. Il est pas au top. C’est trop étroit pour qu’il nous rejoigne et vous ne passerez pas non plus. Faut trouver autre chose.

Mike regardait la dernière option qui lui restait, se barrer par la fenêtre. Un saut de 4 mètres sur du béton, facile, surtout avec un nourrisson. Il aperçut alors une jambe suivie du reste d’un corps hors norme sortir de la fenêtre du rez-de-chaussée puis courir claquer la porte de service du CBO. 

Mike ouvrit la fenêtre.

- Franck, tu vas bien ?

- Une promenade de santé, répondit-il à bout de souffle. Il avait des torchons imbibés de sang noués autour de la cuisse et de la main, probablement pour couvrir des morsures, pensa Mike.

Franck partit sur le côté du bâtiment et revint avec une échelle qu’il posa contre la façade du CBO, sous la fenêtre du bureau. Ils descendirent l’un après l’autre sur le parking, Mike referma la fenêtre à guillotine derrière lui.

- Vite, dans les bagnoles, on se casse, dit Ralph en pressant Rosy vers le 4x4.

- Attends Ralph, faut qu’on en finisse, on peut pas les laisser s’en tirer, tu sais…

- Ouais, je sais. Tu fais chier, Mike. Mais t’as raison. Bordel. T’as un plan, Chef ?

- Nope. J’ai pas d’armes non plus et j’imagine que c’est foutu pour le stand de tir dans le sous-sol.

- Le camion citerne ! dit Helen. J'ai failli en percuter un devant la station Baldwin, on pourrait, je sais pas… mettre le feu au CBO.

- On pourrait aussi faire péter le CBO et ces putains de lapins avec, en route !

Mike monta dans la Golf.


*


Mike et Ralph avaient tiré le corps du conducteur sur le côté, même presque intégralement dévoré, inutile de lui rouler dessus. Les clés étaient sur le contact. Le plan était simple et tout le monde l’avait approuvé. Descendre Krueger Street avec le camion et le garer contre la façade du CBO. Déverser le contenu par un des soupiraux et mettre le feu. Simple, efficace, mortel. Une belle mission suicide pour un flic en somme.

Helen s’opposa la première au groupe quand il fallut choisir un volontaire. 

- Mike en a assez fait, hors de question qu'il aille se faire bouffer, avait-elle hurlé quand Mike s’était tout naturellement porté volontaire.

- Ralph n’ira pas non plus, répondit Rosy. On s’en est sortis et le mieux à faire c’est de se barrer en vitesse.

- On peut pas faire ça mon coeur, Mike a raison, on est flics. On va y aller tous les deux, et …

- Et vous vous ferez bouffer comme deux glands. S’ils sortent, vous êtes morts.

- On pourrait prendre le petit avec, dit Ralph. Ils l’ont pas attaqué au camp scout.

- Ça va pas la tête, Ralph ! 

Helen se plaça devant André. Son regard noir fusillait Ralph. 

- Essaie seulement de l’approcher crétin.

Mike prit la main de Helen quand le camion citerne démarra.

- Je t'emprunte ça ma belle, dit Franck en tendant les clés de Rosy par la fenêtre. Je me porte volontaire.

Franck regarda son visage dans le miroir du pare-soleil. Ses yeux vitreux cerclés de rouge contrastaient avec son teint blafard et semblaient enfoncés dans sa boîte crânienne. Il essuya la gerbe verte qui maculait sa bouche. 

- Le bon vieux Franck se paie un dernier tour de piste, ça va être sensas.

Il croisa le regard des filles. Elles peinaient à retenir leurs larmes.

- Moi aussi je vous aime mes belles ! Allez, le temps presse. Ne restez pas trop longtemps dans le coin, je sais pas trop estimer la taille du feu d’artifice.

Franck accéléra et lança le camion dans la descente de Krueger Street, pied au plancher. Une douleur subite lui vrilla l’estomac. Dans une quinte de toux,  il envoya plusieurs jet de gélatine verte sur le pare-brise. Le camion monta sur le trottoir, arrachant une boîte aux lettres au passage. Le camion glissa contre une façade, Franck réussit à le remettre sur la chaussée en emportant le pare-choc d’une vieille Ford.

Il ne voyait absolument plus rien. Il frotta la substance opaque et obtint un cercle translucide juste à temps pour voir la façade du CBO se dresser devant lui. Le camion grimpa l’escalier de service et s’enfonça dans le CBO. La moitié de la citerne entra à son tour et s'éventra en glissant contre le bardage de tôle. Franck traversa le pare-brise quand le camion se figea net. 

L’essence se répandait dans le club et rendait l’air irrespirable. Franck suffoquait. Il gisait sur le capot du camion. Quelque chose semblait enfoncé dans son torse, probablement la tige d’un essuie-glace. Un os sortait de son bras droit, dans sa main, il tenait toujours le porte-clé de Rosy. Sa vue se brouillait mais lui permettait tout de même de voir les lapins qui hurlaient autour de lui.

Franck serra le zippo banane, ouvrit le couvercle et posa son doigt sur la roulette crantée. 

Franck vit l’éclair bleu bondir du Zippo banane quand la roulette gratta la pierre.

-  Allez vous faire foutre !

-11- 


La Golf vert pomme roulait sur la National 4 en direction de Willoughby. L’énorme boule de feu qui avait embrasé le centre-ville deux minutes plus tôt se réduisait à une épaisse fumée noire. Mike se concentrait sur la ligne jaune afin d’éviter les rétroviseurs. A l’arrière, Rosy murmurait une berceuse au bébé qui la regardait en silence. André dormait déjà, la tête sur les genoux de Helen. Ralph bidouillait la radio.

- Je capte que dalle avec cette antiquité.

- Laisse tomber, elle n'a jamais fonctionné.

- T’as pas faim, Mike ? Je me ferai bien un bon steak. T’en dis quoi ? Un burger, le petit doit être mort de faim.

La Golf vert pomme quitta la National 4, traversa une zone commerciale, s'engagea sur une route forestière et s’arrêta sur le parking du Trapper Joe’s Diner, un autre joyau du coin.


Notes manuscrites du docteur Oscar Lazarus : Bien qu’elle ne fut jamais incriminée dans le drame du CBO, la Russo Company stoppa immédiatement les expériences menées dans ses laboratoires utilisant des lapins comme cobayes. 


Quant à la famille Noonan, la ferme a été rachetée par de lointains cousins débarqués du Texas, l’entreprise est plus florissante que jamais. C’est bien simple, la Freshnoon est partout par ici.


Le Trapper Joe’s Diner… le simple fait d’écrire le nom de ce palace me donne la bave aux lèvres, le patron cuisine le meilleur “lapin chasseur” de toute la région.



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