SAISON 2 - EPISODE 6


“Tromaville, 04 novembre 2019, Dr Artémus Jonas. Depuis plusieurs semaines maintenant, je transpose sur mon enregistreur numérique les dossiers de mon prédécesseur, le Dr Oscar Lazarus. Je viens enfin de percer le mystère des boîtes marquées du logo Cabin Of Fear, il semblerait que ce soit une société spécialisée dans la vente de produits occultes basée à Serlingtown, Oklahoma. J’ai tenté de les joindre à plusieurs reprises pour en savoir plus, mais je tombe à chaque fois sur une boîte vocale répétant “Nous sommes indisponibles pour le moment, rappelez-nous dans une autre dimension”, impossible de laisser un message. Quant aux histoires du vieux Lazarus, il m’arrive de croire que ce ne sont rien que des fables, mais je ne peux me résigner à abandonner mes recherches.”

Dossier 121HFB : LE SADJU

Parfois c’est juste une sale journée et quand elle s’achève enfin, on aimerait pouvoir tout effacer et recommencer en prenant bien soin, cette fois, d’éviter les croche-pieds du cosmos. « Parfois c’est juste une sale journée » qu’il disait toujours le vieux, un mauvais karma ou une merde dans le genre ajoutait-il en tirant sur son cigare bas de gamme tout en avalant une grande gorgée de mauvaise bière. Une sale journée… Il me l’a dit une première fois quand Spooky est mort, puis quand Betty m’a quitté pour ce connard de Randall Conrad et enfin quand j’ai fracassé ma première bagnole dans un arbre un soir d’hiver. Il n’y a bien entendu aucune consolation à attendre de la part d’un vieil alcoolique en bleu de travail passant ses soirées à ruminer ses échecs, assis sur un banc en bois brut au moins aussi vieux que lui. Mais c’est ainsi, on aura beau refaire le chemin à l’envers, parfois c’est juste une sale journée qui s’achève.

Même si le vieux nous faisait croire à tous qu’il en avait rien à foutre, que tout glissait sur lui, on voyait bien qu’il ruminait. C’était un faux calme, le genre de mec qui garde tout à l’intérieur. Mais moi j’ai jamais eu la philosophie du vieux, j’ai toujours été un volcan en éruption. Quand Spooky est mort, j’ai détruit ma base spatiale Playmobil, quand Betty m’a quitté, j’ai foutu le feu à la mobylette de Randall Conrad et quand j’ai planté ma première bagnole, j’ai terminé à la main le travail entamé par l’arbre. C’est cette nuit-là qu’il m’est apparu pour la première fois, sur cette route de forêt recouverte de neige, quelque part entre Tromaville et Widow, debout sur la carcasse orange de ce qui fut jadis une Ford Pinto. Le Sadju est plus qu’une ombre dans la nuit, il est plus noir que la nuit, beaucoup plus profond. Il a la forme d’un loup et la taille d’un homme, il semble pourrir sur place, les lambeaux de sa chair volent au vent comme la cendre d’un feu éteint. Je n’ai pas eu peur de lui. Je riais si fort, imaginant le tronche ahurie du vieux en train de répéter son foutu mantra à la con, face à cette créature échappée des ténèbres !

 “C’est juste une sale journée…”  

...

Il y avait ce mec assis au comptoir, le vieil indien que tout le monde surnommait Red, ça faisait un petit moment qu'il me regardait de travers et ça commençait sérieusement à me gaver. Je ne sais pas si c'est ma gueule ou les sons distordus de la borne d'arcade qui gênait "peau rouge", toujours est-il que passé un certain nombre de bières, j'ai senti le souffle du Sadju se lever dans le bar. 

La suite me fera passer une très longue après-midi dans le bureau du shérif.

 Ce soir-là, en rentrant à la maison, j'ai trouvé le vieux qui m'attendait dans la salle à manger. Je savais d'avance ce qu'il allait me dire et comment j'allais le recevoir. Je me suis assis à sa table et l'ai regardé droit dans les yeux, avec tout le mépris qui caractérise un jeune homme en colère auréolé d'une après-midi au poste.

- Vas-y Papy, accouche qu'on en finisse!

- Tu as encore fait du grabuge en ville...

- C'est ce type-là, le vieil indien bourré qui m'a...

- C'est toujours de la faute des autres à t'entendre ! Il faut croire que tu es un saint !

- J'ai jamais dis ça !

- Calme-toi Johnny Boy... Je vais te donner un bon conseil, prends-le comme une philosophie ou un truc dans le genre, mais par pitié, écoute-moi pour une fois ! Parfois les choses sont compliquées, il y a des jours comme ça où tout nous gonfle...

- Pour moi c'est tous les jours...

- Et c'est pas vivable. Par moment, il faut aussi savoir lâcher prise, laisser filer les choses... 

- Abandonner quoi !

- Laisser filer ne veut pas forcément dire abandonner. Quelques fois, vaut mieux se dire que c'est juste une sale journée, s'ouvrir une bière, fumer un bon vieux cigare et retrouver tranquillement son plumard.

- Ton disque est rayé le vieux ! Juste une sale journée ! Juste une putain de sale journée ! J'entends cette merde depuis que je suis môme. Si t'as rien de nouveau à me dire, je me casse !

- Une minute Johnny Boy, je n'ai pas terminé. Ce que je veux que tu comprennes, c'est que parfois, ce n'est vraiment rien d'autre qu'une sale journée et qu'à trop s'énerver, on réveille de sales choses. Le jour où la bête sera libérée, crois-moi, tu ne pourra plus revenir en arrière. Il n'y a pas de retour possible, que des issues fatales !

Le vieux venait de me coller une sacrée trouille, et même si j'ai fais mine de ne pas tout comprendre, je savais qu'il me parlait du Sadju. Peut-être avait-il croisé son chemin lui aussi ? Après ça je me suis tenu à carreau quelques temps puis le vieux est mort et tout a dégénéré.

...

Je suis un homme perpétuellement en colère, c'est ainsi que l'on parle de moi. Aussi, personne n'a été surpris lorsque Gina s'est barrée, n'en pouvant plus de voir mes poings traverser toutes les portes de la maison à la moindre contrariété, ni de compter les impacts des coups sur les plâtres du salon. Sans doute craignait-elle de subir un jour le même sort. Sans doute avait-elle raison. Toujours est-il que par lâcheté, j'avais depuis quelques années laissé le Sadju s'installer chez moi. Chaque jour je balayais les lambeaux de sa chair pourrissante et remplissais des pleins sacs de cette atroce cendre noire et collante. Ce loup noir me dévorait de l'intérieur, mes tripes étaient toujours en feu, consumées par un incendie ravageur. En contrepartie, laisser le Sadju "piloter" était bien pratique, il conduisait et moi de mon côté je regardais ailleurs, ignorant royalement les conséquences, tant pis si quelques piétons innocents terminaient sous les pneus de la voiture. Je me foutais aussi pas mal de passer pour le dernier des salauds, tant que je soulageais mes nerfs en offrant mes colères à la créature.

Quand cette femme m’a coupé la priorité, je suis devenu fou. Je deviens fou dès que j’enfourche ma moto de toute manière. Le Sadju s’installe systématiquement comme passager sur l’arrière de la selle, malgré l'apparent inconfort il ne manquerait un tel festin de colère et de frustration pour rien au monde. Je peux le voir dans le reflet des vitrines, il semble se décomposer sous l’effet du vent, mais demeure malgré tout intact. C’est à la fois beau et grotesque.

J’ai donc suivi cette femme et lorsqu’elle s’est enfoncée sur la petite route de forêt qui mène à Widow, j’ai saisi l’occasion. J’ai accéléré jusqu’à son niveau puis j’ai frappé à plusieurs reprises sur la portière conducteur de son break Volvo à l’aide de mes bottes de motard. Ne contrôlant plus rien, dans élan de rage inouï, j’ai ensuite sauté sur le toit du véhicule, laissant la moto entre les griffes du Sadju. Par le toit ouvrant resté entrouvert, je me suis mis à agripper le cou de ma pauvre victime, resserrant mon étreinte comme un étau de métal autour de sa fine peau blanche. La Volvo s’en alla percuter le bas côté, m’expédiant jusqu’à la lisière de la forêt.

J’ai repris connaissance quelques minutes plus tard, le Sadju hurlait à la mort, s'arrêtant parfois de manière abrupte, il se mettait alors à ricaner comme une hyène tout en me fixant. C’est à ce moment que j’ai réalisé ce que je venais de faire, j’avais tué cette femme pour un banal refus de priorité ! Le vieux avait raison, il n’y a que des issues fatales. J’ai voulu m’enfuir en courant de toutes mes forces, mais le Sadju m’a pris en chasse. Sentant que je lui échappais, il accéléra de plus belle, utilisant la pleine puissance de ses quatre pattes de loup. J’entendais ses griffes racler le macadam de plus en plus fort à mesure qu’il se rapprochait inexorablement de moi, comme dans un cauchemar. Mais il n’y eut pas de réveil salvateur, ni de draps trempés par la sueur, juste le choc violent de la proie tombant sous les crocs du prédateur. Il me mangea le crâne si férocement, comme un châtiment, pour y implanter les visions d’un enfer fait de flammes rougeoyantes et de colères noires et visqueuses. Un monde tout entier ressemblant à une décharge à ciel ouvert remplie de caoutchouc en fusion dégoulinant sur un sol désertique, balayé par un vent hurleur. Une certaine idée de la fin absolue. 

Lorsque les sirènes de police se firent entendre, le Sadju relâcha son emprise et s’évapora dans la forêt, ne laissant qu’une traînée de cendre flotter au vent. Pour les autorités locales et les journaux ce ne fut qu’un banal accident routier de plus, comme les chemins sinueux de la région en offrent tant. Pour certains , j’étais même un miraculé.

...

Aujourd'hui je vis reclus dans une ferme au milieu des champs, loin de la rumeur nauséabonde de Tromaville, loin des gens, je limite mes interactions sociales au minimum nécessaire à ma survie. Je dois vendre le maïs que je produis, je dois acheter des vivres, mais c'est à peu près tout. Pour cela, je choisis avec soin des interlocuteurs peu bavards dont je ne sais rien et ne veux rien savoir, ni les idées politiques ni la marque de céréales préférée et encore moins le dernier score de l'équipe de football favorite. Rien. Et même si j'ai toujours eu en moi ce penchant misanthrope, être aussi radicalement coupé du monde me coûte, mais c'est le prix à payer pour éloigner le Sadju. Son ombre plane sur ma vie, il est dans le lait qui déborde de la casserole, dans le clou qui se plie sous le choc du marteau, dans la machine qui refuse obstinément de démarrer. Il est à l'affût.

Parfois la nuit, quand l'isolement devient trop lourd, quand le bourdonnement continu du climatiseur m’empêche de dormir, je quitte mon lit pour aller fumer sur le porche de la ferme, à l’abri de la moustiquaire. Là, sous la pâle lumière du filament de l'ampoule, alors que je tire une grande bouffée de tabac au travers du filtre de ma cigarette, le poids des remords m'assomme soudainement. Je repense alors à toutes ces fois où, par faiblesse, j'ai nourri le Sadju. Généralement, c'est à la troisième bouffée qu'arrivent les sueurs froides, lorsque je réalise avec effroi que je suis bien seul sous mon halo lumineux, posant comme un parfait connard au milieu des ténèbres. Il n'y a pas âme qui vive à des miles à la ronde, juste des foutus champs de maïs. Et dans l'un d'entre eux, je le sais, se trouve le Sadju.

Notes manuscrites du docteur Oscar Lazarus : Faute de personnel disponible, c’est moi qui me suis rendu dans la vieille ferme de Johnny Flagston pour constater son décès, le soir de Noël 2004. Le moins que l’on puisse dire c’est que ce n’était pas beau à voir. Son ventre avait été entaillé sur toute sa hauteur et ses intestins entièrement déroulés puis accrochés tout autour des murs du salon comme des guirlandes lumineuses. Malgré mes vives protestations, la police locale conclut à un suicide. Quelle bande d’abrutis ! Dans l’un des champs entourant la propriété se trouvait un gros tas de cendre visqueuse, brûlante malgré la neige. Cette année-là, Noël fut réellement une sale journée.

Sur le chemin du retour, la station de radio locale diffusait “Jump into the Fire” par Harry Nilsson, dont les paroles apparaissait comme la parfaite conclusion à toute cette triste histoire.

“You can climb a mountain, you can swim the sea 

You can jump into the fire but you'll never be free.”  


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