SAISON 2 - EPISODE 5


“Tromaville, 02 novembre 2019, Dr Artémus Jonas. Depuis plusieurs semaines maintenant, je transpose sur mon enregistreur numérique les dossiers de mon prédécesseur, le Dr Oscar Lazarus. J’ai également poursuivi mes recherches dans les archives municipales afin de trouver des points de corrélations entre les articles parus dans les gazettes locales et les présentes histoires. Le résultat est assez désarmant même si quelques brèves semblent concorder, toujours dans la rubrique des chiens écrasés. Cela est bien trop sommaire pour constituer le moindre début de preuve."

Dossier 099 HFD : I’LL BE HOME FOR CHRISTMAS

12/21/1992 6.PM

Le carnage n’a cette fois rien de virtuel ! On a retrouvé ce dimanche 20 décembre au matin le corps sans vie et atrocement mutilé de Jacky Ky, le gérant de la salle d’arcade située sur Main Street à Tromaville. Le tueur aurait découpé la tête de la victime afin de la planter sur l’écran du célèbre jeu Donkey Kong Jr, il lui aurait également ouvert le ventre pour y insérer les composants électroniques de la machine avant de brancher le tout sur secteur. Ce sont des adolescents, habitués à venir dépenser leur argent de poche au Jacky’s Fantastic World, qui ont découvert ce qui restait du pauvre sexagénaire. Ce meurtre atroce signe-t-il le retour du psychopathe qui sema la terreur sur Tromaville il y a vingt ans de cela, l’horrible Équarrisseur ? 

- Harry ! Coupe-moi cette foutue téloche nom de Dieu ! On ne s’entend même plus réfléchir !

- Vous en pensez quoi, Chef ?

- J’en pense que les journalistes devraient garder certains détails pour eux. Déjà que les fêtes de fin d’année ne sont pas de tout repos, voilà qu’il nous font encore le coup du retour de l'Équarrisseur pour nous vendre leur merde ! Quelle bande de chiens ! Il est mort l'Équarrisseur, mort ! 

- Mais c’est qui l'Équarrisseur ?

- Une sale vieille histoire qui date du temps où tu n’avais pas encore quitté les couilles de ton père… C’était durant l’hiver 1973, je venais tout juste de prendre mon poste, ici à Tromaville, c’était ma première grosse affaire, du genre qui te marque à vie et qui t’apprend la dure réalité du métier de manière brutale et définitive. L'Équarrisseur a tué une quinzaine de personnes entre décembre 1972 et mars 1973.  

- Vous l’avez coffré ?

- Nous avons fait mieux que ça, nous l’avons buté ! Fin de l’histoire.

- Mais, au journal télévisé...

- Ce n’est pas la première fois que les journaux locaux nous font le coup du retour de l'Équarrisseur. C’est le cas à chaque fois qu’un homicide violent se déroule en hiver par ici. 

- Mais vous l’avez tué ce fumier.

- Ce monstre.

- Dans ce cas, pourquoi insistent-ils tant avec cette vieille affaire ?

- Il y a eu un petit couac, pour rester poli.

- Quelle genre de couac ?

- Du genre pas très reluisant, on a perdu le corps.

- Vous me faites marcher là, n’est-ce pas ?

- C’était une autre époque, il y avait moins de rigueur, moins de règles. Le chauffeur chargé de transporter le corps de l'Équarrisseur chez le légiste avait bu un petit coup de trop. Au moment de s’élancer sur le Gordon Bridge il a perdu le contrôle de son ambulance et a plongé au fond de la Faith River. L’eau était glaciale, il est probablement mort d’un choc thermique avant que la flotte n’ait eu le temps de remplir ses poumons.

- Mais vous n’avez pas envoyé des plongeurs pour les retrouver ?

- Si bien sûr, on a d’ailleurs retrouvé sans mal l’ambulance et le chauffeur, mais les portes arrières s’étaient ouvertes avec le choc. La dépouille de l'Équarrisseur a sans doute dérivé dans la rivière. On a eu beau envoyer toujours plus de plongeurs, rien à faire, il avait disparu pour de bon ! Du coup, à chaque fois c’est le même cirque, dès qu’ils le peuvent, ils nous ressortent l'Équarrisseur du placard ! Comme un putain de croque-mitaine à la con qui revient à chaque nouveau film !

- Et pour Jacky Ky alors ?

- Règlement de compte. Sans le moindre doute. 

- Règlement de compte au Jacky’s Fantastic World !?

- Bingo Harry ! Tu viens de trouver le titre de la gazette de demain ! Ce vieux briscard de Jacky Ky s’était mis les frangins Rossellini à dos. Dans le passé, ils trafiquaient ensemble. Les italiens lui procuraient à bas prix les dernières nouveautés venues du Japon en échange d’un pourcentage substantiel sur les bénefs. Mais le gros Jacky avait commencé à bidouiller les monnayeurs… 

- Et vous n’avez rien fait ?

- Et tu voudrais que je fasse quoi ?

- Je ne me permettrais pas de critiquer vos méthodes, mais il y a bien un moyen de faire tomber la mafia locale ?

- Trop compliqué. Tu sais, les Rossellini, a part leur mettre un coup de pression pour la forme, je ne peux pas faire grand chose contre eux. Mais si tu tiens vraiment à découvrir un peu le folklore local, je t'emmène manger une pizza au Rossellini’s Italian Food ce soir. On va bien se marrer !

12/22/1992 8.PM

Règlement de compte au Jacky’s Fantastic World ou meurtre d’outre-tombe ? C’est ce que nous allons essayer de savoir dans cette édition spéciale de Crimes à Tromaville. Avec nous ce soir, Werber Lieberman, auteur du livre L’homme qui ne voulait pas mourir, sans doute l’ouvrage de référence sur l'Équarrisseur, et Gillian Murphy, notre grande spécialiste de la pègre et du crime organisé. Chacun défend, vous allez le voir, une théorie bien différente sur l’odieux assassinat de Jacky Ky, le patron de la salle d’arcade. 

- Chef, vous aviez raison ! Même si ce n’est pas le titre du journal, j’avais deviné celui de Crimes à Tromaville !

- C’est quoi ton problème Harry, tu es vraiment obligé de faire gueuler cette foutue télé ?! Le clodo de la cellule de dégrisement en est sorti de son coma éthylique ! 

- En tous cas, ils ont l’air de prendre la piste de l'Équarrisseur très au sérieux.

- Lieberman, petit enfoiré de merde, toujours à parader sur les plateaux télé ! 

- Vous le connaissez, Chef ?

- Si je le connais ?! Ce fils de pute m’a réservé un chapitre entier de son bouquin à la con. Un joli petit portrait qui a bien failli me coûter ma place… Je n’ai jamais autant changé les pneus de ma caisse qu'à l’époque de la sortie de son torchon. On a beau voir un paquet de saloperies dans ce métier, ça fait tout de même une drôle de sensation de retrouver sa bagnole sur la parking du centre commercial avec une énorme bite gravée sur le capot. 

- J’imagine…

- Non t’imagine pas ! Le chef de la police promenant piteusement l’énorme chibre décorant la proue de sa Pontiac Firebird flambant neuve dans toute la ville ! Question respect de la fonction, je crois qu’on a vu mieux ! 

- Et ça s’est passé quand ?

- En 1983, pile dix ans après l’affaire de l'Équarrisseur. Les époux Murphy avaient été retrouvés morts, assassinés dans le salon de leur belle maison dans le quartier chic de Hilldale, le soir du réveillon de Noël. Un cambriolage qui avait mal tourné, mais les journaux se sont emparés du truc, ressortant l'Équarrisseur du placard. C’est à ce moment-là que Lieberman a publié son livre, un simple pigiste au Sunday News en recherche de gloire, il nous a foutu un beau merdier ce fils de pute ! Pour couronner le tout, l’hiver fut particulièrement glacial cette année-là, Tromaville basculait lentement dans la psychose à mesure qu’un épais brouillard s’installait pour de longues semaines. 

- Avez-vous retrouvé le meurtrier ?

- Les meurtriers. Ils étaient trois, une bande de cambrioleurs à la petite semaine pensant trouver une maison vide,  le reste est connu… Rien à voir avec le retour de fils prodige !

- Ne vous êtes vous jamais dit que l’Équarrisseur n’était peut-être pas, je dis bien peut-être... pas vraiment mort ?

- Je dois bien avouer qu’il m’est parfois arrivé de douter, mais jamais bien longtemps.

- Pour ma part, je pense qu’il ne faudrait pas balayer cette piste d’un revers de la main, même s’il elle paraît improbable.

- Dis-moi Harry ? La pizza que tu as dévoré goulûment hier soir, tu l’as trouvé bonne ou pas ?

- La meilleure que j’ai jamais mangé !

- Et le vin ?

- Le nectar des dieux, Chef, le nectar des dieux !

- Je ne te ferai pas l’affront de te demander comment étaient les antipasti et encore moins le tiramisu…

- Délicieux, comme le reste, mais je dois avouer que je ne vous suis pas…

- Le tout généreusement offert par la maison. Tu ne saisis toujours pas ? 

- Pas vraiment…

- Tu as beaucoup de qualités Harry, mais le sens de l’observation n’en fait visiblement pas partie. As-tu seulement remarqué les lasagnes surgelés et autres raviolis en boîte servis à nos voisins de table moins chanceux ? Il y a un principe de base chez les Rossellini, si tu portes un uniforme de flic, tu seras accueilli comme un magnat du pétrole à Washington. Et plus la bouffe est bonne, plus le crime est atroce. Capice ?

- Toujours pas...

- Mais t’es largué ma parole ! Dans ce restaurant tu avais devant les yeux le meurtrier de Jacky Ky !

- Luigi, le pizzaiolo ?

- Lui ou un autre. Un membre de la famille Rossellini en tous cas, ça pourrait tout aussi bien être le patron du parc d’attraction, le concessionnaire Cadillac ou le vendeur de costume de luxe sur Main Street. Tous des Rossellini, tous présents au restaurant hier soir ! Ils sont venu nous saluer un à un, ça ne te parait pas suspect à toi ?!

- J’aimerais être aussi catégorique que vous...

12/23/1992 8.PM

- Vous ne rentrez pas chez vous, Chef ? Ce n’est pas Chuck qui est d’astreinte normalement ?

- J’ai pris son tour, c’est bientôt Noël, qu’il profite un peu de ses mômes. Je pense pouvoir gérer le Clodo en cellule de dégrisement sans trop de problème, à force nous sommes presque devenus bons amis. Et puis s’il ronchonne un peu trop, je lui filerai un whisky et une beigne...

-  Ils ont annoncé un bon vieux blizzard des familles pour cette nuit à la météo.

- Ne te fais pas de souci pour moi Harry, j’ai du café et je crois bien que le distributeur de sucreries est plein. Avant de partir, tu veux bien me rendre un petit service et m’apporter le carton qui est à tes pieds ?

- Bien sûr… mais... c’est le dossier…

- Oui, c’est le dossier de l'Équarrisseur, je suis allé aux archives ce matin, je vais profiter du calme de la nuit pour m’y replonger.

- Mais pourquoi vous faire du mal ? Ce fils de pute est mort !

- Je sais, je sais, mais… tu vas trouver ça con, mais à force qu’on… qu’ils le ressortent du placard tous les quatre matins, je me suis dis que peut-être… Laisse tomber Harry, rentre chez toi avant que ce fameux blizzard ne se pointe, tu ne voudrais quand même pas passer la nuit en tête à tête avec ton chef ? Ce n’est pas comme ça que je donne des promotions.

- Donc vous comptez vraiment éplucher ce foutu dossier toute la nuit ! Dites-moi ce qui ne va pas.

- Rien, rien, tout va bien, c’est surement moi qui déraille…

- Vous pensez qu’il est revenu, c’est ça ?

- Je vais être franc avec toi Harry, ma conviction c’est que l'Équarrisseur est mort, ses restes ont été balayés par la rivière depuis déjà longtemps, mais je ne peux plus me contenter de simples convictions !

- Dans ce cas, j’ai une chose importante à vous dire. Si je ne vous en ai pas parlé plus tôt, c’est que…

- Abrège Harry !

- Depuis la mort de Jacky Ky, nous avons reçu plusieurs appels téléphoniques de personnes disant avoir aperçu un homme vêtu d’une combinaison de garagiste rôder dans les rues la nuit. Et ce, aux quatre coins de Tromaville. 

- Une combinaison de garagiste tu dis ? Comme…

- Oui comme celle que portait l'Équarrisseur ! Moi aussi je bosse ! 

- Tu vas finalement passer la nuit avec moi Harry !

- Dans ce cas, il va nous falloir plus de café !

- Tu accordes quelle crédibilité à ces témoignages téléphoniques ?

- Pour la grande majorité d’entre eux, je pense qu’il s'agit des effets d’une psychose collective générée par les journaux et qu’il y a forcément une explication plus rationnelle. Mais deux témoignages en particulier ont attiré mon attention, et ce pour plusieurs raisons. De par leurs similitudes d’abord, l’homme vêtu d’une tenue de garagiste serait resté posté durant de longues minutes sans bouger devant les domiciles des témoins terrorisés. Dans les deux cas, j’ai fait envoyer une patrouille, en vain. Pas moyen de le choper ce taré !

- Bon boulot. Et quoi d’autre ?

- C’est là que ça devient glauque, les témoins ont tous un lien de parenté avec les victimes de l'Équarrisseur...

- Bordel de merde ! Lance immédiatement un appel radio ! Je veux une voiture postée devant chaque maison de personnes ayant un lien, même étroit, avec les victimes de ce fils de pute ! 

- Ce n’est pas un peu démesuré, d’autant que le bliz...

- C’est un ordre ! 

- Si vous voulez mon avis, c’est juste un petit con déguisé en Équarrisseur qui profite de la psychose ambiante...

- Harry, merde ! Fais ce que je te dis ! J’en ai plein le cul de cette histoire, elle me poursuit depuis près de vingt ans ! Si en plus maintenant, un connard s’amuse à terroriser les familles des victimes, crois-moi, je vais lui faire passer le goût de la blague et lui offrir le meilleur réveillon de sa vie ! En tête à tête avec notre ami le clodo, m’est d’avis qu’il aimerait bien un peu de compagnie, si tu vois ce que je veux dire. 

12/24/1992 5.AM

- Bordel ! C’était quoi ça ? Chef, réveillez-vous !

- Quoi qu’est ce que…  

- On s’est endormis comme des crétins, Chef ! Je viens d’entendre un cri, je crois bien que ça provenait de la cellule de dégrisement !

- C’est juste Arnie, il est drôlement matinal aujourd’hui dis donc. Tiens, amène-lui une bière et accompagne-le aux chiottes, mais ne reste pas à côté, il en va de l’intégrité de tes pompes.

- Arnie, le clodo ?

- Ben oui, qui d’autre ? Il est locataire quasi permanent en hiver, tu pourrais au moins faire l’effort de connaître son petit nom. C’est très décevant de ta part Harry, je ne te cache pas que ça jouera dans ta titularisation !

- Mais… quoi ?

- Je déconne, ne fais pas cette tête ! Apporte-lui quand même un café, il préfère la bière, mais un café fera l’affaire. Et puis prends-lui un truc à bouffer au distributeur. 

- C’est bon Linda a fait des biscuits de Noël…

- Linda ?

- C’est ma femme.

- Je ne savais pas que tu étais marié.

- Vous ne me l’avez jamais demandé non plus.

Dehors le blizzard s'était levé, comme l'avait annoncé le bulletin météo, mais dans le commissariat la température était idéalement chaude, le petit sapin de Noël artificiel de l’accueil clignotait à un rythme régulier, troublant la pénombre ambiante de vifs éclairs rouges et verts. Harry se dirigea vers la cellule de dégrisement en sifflotant Jingle Bell Rock, un mug de café bien chaud dans une main et une assiette des fameux biscuits à la cannelle de Linda dans l'autre. C'est le service d'étage, dit-il en plaisantant, avant de glisser et venir heurter violemment le sol, laissant s’échapper les biscuits et manquant de s'ébouillanter avec le café brûlant. Sonné par le choc, Harry mit plusieurs secondes avant de réaliser qu'il gisait au milieu d'une énorme flaque de sang. Quelqu'un ou quelque chose avait comprimé la tête de ce pauvre Arnie entre deux barreaux métalliques de sa cellule, si fort que ses yeux avaient quitté leurs orbites, puis l’avait achevé en lui tranchant la gorge. Le jeune homme resta sur le sol un long moment, immobile, comme hypnotisé par le mouvement léger et régulier des globes oculaires suspendus au bout des nerfs optiques. 

- Chef !!! Chef !!! Venez vite, Arnie est mort !!! 

- C’est quoi ce merdier ?! Après une course effrénée au travers du commissariat, le chef se retrouva au sol à son tour, couché dans la mare de sang. Nom de Dieu ! Restons calme, pas de panique, restons calme ! 

- Chef ?

- Tu as ton talkie sur toi ?

- Oui… mais il est plein de sang…

- Mais il fonctionne ?

- …

- Harry ! Il fonctionne oui ou merde ?!

- Euh… oui, enfin je crois, oui !

- Tu vas prévenir les gars, dis-leur de rappliquer ici au plus vite ! Quoi que soit cette... chose, elle doit encore être ici !

- Pensez-vous que cette chose soit l’Équarrisseur ?

- Je ne vais pas te mentir Harry, si ce n’est pas lui, ça y ressemble beaucoup ! 

- Dans ce cas, il vaut mieux que les gars restent en patrouille, ce monstre semble aussi en vouloir aux familles des victimes !

- Le sang est frais, le blizzard souffle de plus en plus fort, je te dis que ce fils de pute est encore ici ! Dis aux mecs de rappliquer le plus vite possible ! Il va nous falloir du renfort…

12/24/1992 7.AM

- Grouille-toi Harry !

- C’est qu’il y a tellement de choix chef !

- Fais comme moi, prends un Glock et un ou deux Smith & Wesson, je crois bien qu’il reste un Chiefs Special !

- Si vous n’y voyez pas d’objection, je vais prendre le Model 29…

- Dis donc Harry, tu te prends pour Clint Eastwood maintenant ?

- Face à un tel monstre, il faut sortir la grosse artillerie, je ne voudrais pas qu’il revienne me chier dans les bottes dans vingt ans. Vous comprenez ?

- Tu vois Harry, j’ai toujours pensé que tu étais un tocard, depuis le moment où tu as franchit les portes de ce commissariat, avec cet air niais de cowboy de cinoche, mais je dois bien avouer que tu me surprends de plus en plus. Parmi tous les abrutis que je me coltine dans ce trou à rat, tu es de loin le…

- Chef, attention...!

Tout s’était passé si vite, le Chef se trouvait face à Harry, l’oeil noir, son Model 29 dans les mains, le canon encore fumant. La jeune recrue venait de tirer, sans la moindre hésitation. Dans le petit couloir qui menait à l’armurerie, l’odeur de la poudre à canon mélangée à celle du sang flottaient dans les airs, comme sur un champ de bataille. En une fraction de seconde, le chef s’écroula sur le sol, foudroyé par une intense douleur. Le jeune homme hurlait en sa direction mais il n’entendait plus aucun son, à la lourde déflagration s’était substitué un sifflement aigu et continu. Plusieurs flashs lumineux s’échappèrent encore du long canon du pistolet, dévoilant brièvement le visage déformé par la colère du jeune Harry. Une épaisse flaque de sang chaud se propageait lentement sur le carrelage glacé, puis tout devint noir et sourd.

12/25/1992 10.AM

- Chef ça fait plaisir de vous revoir parmi les vivants !

- Diego ? C’est toi ? Tu peux me dire où je suis ?

- Au St Jude Hospital, chambre 237 pour être précis. 

- Quoi ? Mais que s’est-il passé ?

- Vous ne vous souvenez vraiment de rien alors ? C’est peut-être mieux ainsi. Reposez-vous chef, on aura tout le loisir de parler des événements de la nuit dernière quand vous sortirez.

- Je me souviens, c’est très vague, mais  avec Harry, nous avions besoin de renfort...

- Nous étions tous pris dans le blizzard avec des voitures non équipées pour ça ! Nous sommes désolés mais je me permets de...

- Diego ! Tu ne vas pas commencer avec tes conneries ! Tu veux bien me laisser seul avec le chef ?

- Mais…

- J’ai dis, seul !

Harry entra dans la chambre d’un pas décidé tout en indiquant la sortie à Diego.

- Harry… Harry, tu es vivant !

- Et en parfait état, Chef ! Tenez, je vous ai apporté quelques gâteaux à la cannelle, de la part de Linda. Mais surtout une bonne bouteille de Jack Daniel’s. Joyeux Noël !

- Merci… Est-ce que quelqu’un va enfin finir par me raconter ce qu’il s’est passé, bordel de merde ?!

- Du calme, je vais tout vous dire, Chef, mais il va nous falloir un coup de pouce de ce brave Jack Daniel’s pour ça. J’ai pris des gobelets au distributeur en arrivant.

- Accouche Harry, c’est énervant cette manière que tu as de toujours tourner autour du pot.

- C’était bien lui, l'Équarrisseur était vraiment de retour. Il nous a attaqué près de l’armurerie, c’est aussi lui qui a buté Arnie et très certainement Jacky Ky. Il vous a touché au flanc, un bon coup de machette quand même, et vous n’avez rien senti, du moins c’est ce que j’ai raconté aux copains ! Je lui ai vidé tout un chargeur dans le buffet. Cette fois il est bel et bien mort !

- C’est donc ça ce petit picotement ? Un coup de machette, haha ! 

- Ne faites pas trop le malin non plus, on en reparlera lorsque les effets conjugués de la morphine et du Jack Daniel’s se dissiperont !

- Je me suis toujours voilé la face, mais au fond de moi, je savais, je savais que ce démon reviendrait un jour. Le mal ne meurt jamais.

- C’est terminé maintenant, Chef !

- Earl, appelle-moi Earl. Tu m’as quand même sauvé la vie, pendant que les autres trous du cul s’envoyaient des litres de café chaud et des beignets par containers entiers. Je les connais par coeur leurs excuses de bagnoles et de manque de moyens !

- J’ai fais ce que j’avais à faire. Si vous voulez faire vos adieux à votre Nemesis, il va être incinéré demain après-midi, on pourrait s’arranger avec les médecins pour que vous puissiez assister à la fête, le crématorium n’est qu’à deux pas d’ici. 

- Où est son corps en ce moment ?

- A la morgue, pourquoi ?

- Rassure-moi Harry, tu as pensé à la faire surveiller ?!

Notes manuscrites du docteur Oscar Lazarus : Lorsque les policiers sont arrivés à la morgue, notre cher Équarrisseur avait bien entendu disparu, massacrant au passage l’embaumeur présent sur les lieux à ce moment-là. 

Je reçois souvent Earl Carpenter en consultation. Depuis cette affaire, l’ancien chef de la police voit son vieil ennemi mort-vivant partout, dans chaque crime violent commis à Tromaville. Une ville qui n’en manque pas. Le pauvre homme a également rejoint une bande d’illuminés survivalistes vivant dans les bois près de Widow. Ils s’entraînent tous les jours en attendant une quelconque apocalypse, qu’elle soit nucléaire, zombie ou plus simplement biblique.

Harry, quant à lui, s’est fait muter à San Francisco où il use et abuse, paraît-il, de méthodes plutôt expéditives.

Pour la petite anecdote amusante, il paraîtrait que le corps sans vie de ce pauvre Jacky Ky, tressautant sous les assauts électriques de la machine, détiendrait encore aujourd’hui le record du monde à Donkey Kong Jr.


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