SAISON 2 - EPISODE 4


“Tromaville, 21 octobre 2019, Dr Artémus Jonas. Depuis une semaine maintenant, je transpose sur mon enregistreur numérique les dossiers de mon prédécesseur, le Dr Oscar Lazarus. Et je dois bien dire que plus j’avance, plus je doute, et si le Dr Oscar Lazarus disait vrai ? J’ai retrouvé un article de la Gazette de Willoughby faisant référence à l’étrange cimetière indien de Ruby Lake, mais celui-ci était peu détaillé et ne faisait nullement référence à une créature mythique nommée Nogowak.

Quant au logo Cabin of Fear sur les cartons, le mystère reste entier.”

Dossier 117THD : LE DERNIER TOUR DE PISTE DU NIGHTSHIFTER

Changer de ville, de décor, changer de vie pour essayer de réprimer ses pulsions et ses démons, se faire oublier, se fondre dans la masse. Enfin s’offrir l'opportunité d’une existence normale de petit bouseux standard bossant pour le compte de la Natas Refinery. En gros, la seule boîte qui embauche des étrangers sans poser la moindre question par ici. Par contre, il faut aimer le pétrole, l’aimer vraiment pour en respirer chaque effluve, même en plein mois de juillet, sous un soleil de plomb. Mais vouloir à tout prix une vie normale lorsque l’on s’appelle Burt Jackson, c’est comme être cul-de-jatte dans un championnat de coups de pied au cul, c’est perdu d’avance. 

Il y a plusieurs années, Burt Jackson vivait au Texas dans une petite bourgade du nom de Renegade, un trou mal famé en vérité, peuplé de poivrots, de patriotes parfaitement blancs, de putes et de criminels en tous genres. Si son exil ne le condamnait pas au silence, nul doute que Burt Jackson pourrait abreuver ses compagnons de bar d’histoires tout autant incroyables que sordides. Car il fut le shérif de Renegade. Un homme au dessus de tout soupçon, obsédé par l’ordre et la morale, l’archétype du flic de campagne qui ne compte pas ses heures et entretient une relation amicale, mais tendue, avec le maire du coin. Un type bien, un brave gars qui sait être juste quand il le faut mais sévère le cas échéant. Dans cette autre vie, Burt Jackson avait été tout ça et bien plus encore. Mais le shérif cachait un sale secret, certaines nuits il sautait dans sa puissante Dodge Charger Noire et s’en allait tuer des jeunes filles. Un type bien quoi.

Pour sa “vie normale”, loin du NightShifter, Burt Jackson avait choisi Omen, un autre trou mal famé, situé 66,6 miles plus au nord de Tromaville, en rase campagne. Un endroit maudit qui redonne vie aux démons enfouis et offre des visages aux pulsions les plus noires. Les autochtones disaient de Omen que le Diable lui-même n’y passerait pas ses vacances, ils disaient ça de Tromaville aussi d’ailleurs. Pourtant, tout semblait rouler pour Burt dans ce bled minable. D’abord il y avait Lucy Jackson née Fairlane, sa femme, mais aussi le fils de celle-ci, Jason, un petit gars de sept ans que l’ancien shérif élevait comme son propre fils. Tout ce beau monde, plus Cash le chat, vivait dans une petite maison de bois située au 44 Hellhound Drive, dans un quartier plutôt paisible. Le taux de criminalité y était bas, pas plus d’un homicide par semaine. Quant à la Dodge, elle prenait désormais la poussière depuis de long mois, abandonnée dans les hautes herbes poussant autour de son box, affublée d’un panneau en carton “A vandre” écrit de la main de Jason.

27 octobre 19h45

- Dis-moi mon amour, tu ne m’avais pas promis de ratisser les feuilles mortes dans le jardin ce week-end ?

- Si, si, je vais d’ailleurs le faire cette après-midi, je prendrai Jason avec moi si ça ne te dérange pas.

- Pourquoi ça me dérangerait Burt ? Il est assez grand maintenant pour travailler un peu lui aussi. Au pire, il pourra toujours jouer dans la vieille voiture.

- Tu sais que je n’aime pas trop qu’il s’approche de la Dodge.

- Il l’adore pourtant, ça change quoi s’il joue dedans ? Elle traîne là depuis des mois, elle est recouverte de saleté et de feuilles mortes. 

- Je n’aime pas ça, c’est tout ! On ne va pas avoir cette foutue discussion une nouvelle fois Lucy ?! Je vais la vendre cette bagnole, je te le jure !

- Ouais ouais… si tu le dis ! A chaque fois que quelqu’un s’arrête ou téléphone, tu refuses obstinément de négocier le prix… quand tu n’es pas carrément agressif avec les acheteurs trop insistants. C’est à croire que tu ne veux pas vraiment te débarrasser d’elle !

- Et voilà, on a de nouveau cette même discussion encore et encore et encore et encore !!! J’en ai marre, je sors fumer un clope ou deux !

- C’est ça, bon vent !

La nuit était déjà tombée sur Omen lorsque Burt sortit sur le perron de sa baraque, une clope au bec, après une énième dispute avec Lucy au sujet de la Dodge. Sous la pâle lumière des réverbères, il contempla l’état déplorable du jardin donnant sur la rue, tout en songeant à la quantité de travail nécessaire pour rafraîchir tout ce bordel. Alors même qu’il ne lui avait plus prêté attention depuis des semaines, le regard de Burt se posa presque machinalement sur la Dodge Charger abandonnée. Sans même prendre le temps d’enfiler une paire de pompes, le voilà s’avançant pieds nus vers la belle, prisonnière des hautes herbes. Un frisson parcourut son corps lorsqu’il caressa l’aile arrière du monstre de métal, traçant une ligne tremblante dans la crasse accumulée sur la carrosserie. 

28 octobre 17h30

- Dites-moi les garçons, je pensais qu’en rentrant du travail aujourd’hui, le jardin serait ratissé ? 

- On a commencé maman, mais finalement nous avons nettoyé la Dodge avec Burt.

- C’était vraiment si urgent que ça ? 

- Burt avait l’air de trouver ça important. Moi j’ai rien fait...

- Je sais mon chéri. Mais il est où Burt maintenant ? Ne me dis pas qu’il t’a encore laissé tout seul pour aller boire un coup avec ses copains de la raffinerie ?

- Non, il est dans le garage, il nettoie les “barburateurs” de la Dodge.

- Il n’a pas ratissé le jardin, par contre il a pris le temps de démonter les carbus de cette putain de voiture ?

- Tu me dois un dollar !

- Un dollar ? Mais pourquoi ça ?

- Pour le gros mot, tu as dis “putain”.

- Toi aussi tu viens de le dire… donc on est quitte.

- C’est pas juste !

- Bon, je vais voir ce que bricole ton beau-père et après je commande des pizzas !

- Super ! Je pourrai aussi avoir une canette de Tetraxin Fresh et un hotdog ?

- Si tu veux mon chéri.

- Cool ! Allez viens Cash, on va regarder la nouvelle saison des Mutants sur TromaFlix !

La pâle lumière orange émanant du box se reflétait sur le noir profond de la carrosserie de la Dodge. Malgré des mois passée à prendre la poussière, elle brillait comme si elle venait tout juste de sortir des glorieuses chaînes de montage de Detroit. Quand Lucy, non sans mal, arriva enfin au box en suivant le chemin taillé dans les hautes herbes, elle retrouva Burt, assis sur une chaise de jardin, une bière à la main, fixant religieusement les feux arrières de la voiture. La radio portable posée sur l’établi diffusait “I Put A Spell On You”.

- Tu te souviens de la dernière fois que tu m’a regardé comme ça ?

- Hein… quoi ? Burt mit un certain temps avant de quitter sa rêverie, comme au sortir d’une séance d’hypnose. Oh non Lucy, tu ne vas pas recommencer ?

- Non, je ne vais certainement pas m’engueuler avec toi ce soir, mais tu m’avais promis de ratisser le jardin.

- Oui, oui, je vais le faire…

- Et quand ?

- Je vais le faire Lucy ! Ne me casse pas les couilles !

- Charmant, tu as respiré trop de vapeurs d’essence ou bien tu veux une claque dans la gueule ? Tu commences à m’emmerder avec cette caisse de merde Burt !

- Cette caisse de merde, c’est la seule chose que…

- La seule chose que quoi ?

- Laisse tomber Lucy, tu ne peux pas comprendre.

- Bon… je vais commander des pizzas et des hotdogs, j’espère que tu nous honoreras de ta présence... En sortant du box, Lucy s'aperçut que l’affiche “A vandre” avait enfin quitté le pare-brise de la voiture. Oh, désolé Burt, je ne savais pas que tu venais de la vendre…

- Vendre quoi, la voiture ? Non, j’ai finalement décidé de la garder.

- On n’a pas les moyens d’entretenir un tel gouffre à carburant !

- Je ferai des heures sup’ s’il le faut... et puis j’ai un plan avec Marco à la raffinerie, il peut me faire le plein gratos pendant son quart de nuit.

- Si tu perds ton job à cause de ça, je te… et puis merde, reste dans ton garage à la con avec ta saloperie de bagnole à te geler les couilles !

Une fois Lucy de retour à l’intérieur de la maison, Burt s’ouvrit une autre bière avant de s’allumer une clope, pour mieux replonger dans la contemplation de son bolide. Il sentit un frisson monter en lui, un fourmillement terrible que seul le NightShifter pouvait maîtriser. A la radio, “Riders On The Storm” des Doors, les mots de Jim Morrison résonnaient dans le crâne engourdi de Burt Jackson. “There’s a killer on the road”. Le Roi Lézard annonçait la vision violente d’un avenir tout proche. L’oeil vitreux, l’ancien shérif ricanait en sourdine. 

29 octobre 17H00

- Écoute comme elle ronronne, une véritable merveille ce moteur, 400 pur sang sous le capot ! Tu veux aller faire un petit tour Jason ?

- Maman a dit qu’on devait nettoyer le jardin... 

- Oublie un peu ce que dit ta mère ! 

- J’ai pas envie que vous vous disputiez encore…

- Tu ne vas pas commencer à chouiner, t’es pas une gonzesse quand même ! Tu vas grimper dans cette bagnole tout de suite petit merdeux, ne m’oblige pas à venir te chercher !

La puissante Dodge Charger noire quitta lentement l’entrée du garage avant de rejoindre Hellound Street dans un feulement rauque accompagné d’un sifflement de courroie. Puis, tel un animal sauvage sautant sur sa pauvre proie, la bête se cabra, puis dans un hurlement bestial, s’élança à l'assaut des rues désertes de Omen. 

- Ralentis Burt, j’ai peur ! Ralentis s’il te plait !

- Arrête de chouiner bordel, je maîtrise la situation ! En voyant son regard dans le rétroviseur, Burt Jackson comprit que le NightShifter s'apprêtait à sortir de la nuit et qu’il ne pourrait rien faire contre cela, la Dodge avait déjà décidé de tout. Je maîtrise la putain de situation, tu entends Jason, je maîtrise la putain de situation !!!

- J’ai peur, je veux descendre.

- Tu descendras que j’aurais décidé que le voyage est terminé ! Tiens, ce n’est pas Kristen sur son vélo ?

- Où ça ?

- Juste là devant Freddy’s Pizza, t’es bigleux en plus d’être pétochard !

- Oui c’est elle, c’est ma babysitter, je crois qu’elle travaille ici ! 

- Tu n’as pas envie qu’on lui foute un peu la trouille ?!

Alors qu’elle bifurquait par Blair Street pour rentrer chez elle, Kristen Parker, quinze ans, casque sur les oreilles, fredonnait les chansons de son nouveau groupe favori, tout en pédalant lentement. Elle n’entendit donc pas la respiration animale du monstre de métal noir la suivant à la trace, tous feux éteints, tel un chat tapis dans les ombres du soir, prêt à bondir sur une souris sans défense. Dans l’habitacle de la Dodge, Jason était tétanisé par la peur. Son beau-père, l’oeil vitreux, semblait s’être égaré dans les noirs paysages où rode le NightShifter, s'enivrant du plus vénéneux des parfums, un mélange sucré d’essence, de sang et de mort. L’odeur ancestrale de l’innocence sacrifiée sur l’autel de la folie. Soudain tout devint blanc, les yeux de la voiture s’allumèrent et le puissant V8 se mit à hurler à la lune. Cabrée sur ses roues arrières, la Dodge souleva un large et épais nuage de poussière et de gomme calcinée. 

- Stop Burt ! 

Paniqué, le jeune garçon tenta désespérément d’ouvrir la portière passager, puis la fenêtre, mais elles étaient toutes deux bloquées. Arrête, je t’en prie, ne lui fais pas de mal !

- Arrête de chouiner ! Arrête de chouiner nom de Dieu ! Sinon vous serez les prochains sur la liste, toi et ta pute de mère !

- Je lui dirai tout en rentrant…

- Tu ne diras rien du tout petit merdeux ! 

D’une main, Burt plaqua violemment la tête de Jason contre le tableau de bord, l’empêchant ainsi d’émettre le moindre son. Torturer ce pauvre gamin sans défense le fît frissonner. Lorsqu’il croisa à nouveau son regard dans le rétroviseur, il comprit que le Nightshifter avait maintenant brisé toutes ses chaînes. Alors, dans un élan de lucidité, ou par pur sadisme, Burt Jackson calma le jeu et relâcha l’enfant avant de s’arrêter, hilare, pile à côté de Kristen Parker. 

- Salut Kristen, tu vas bien ?

- Burt, c’est vous ? Espèce de cinglé !

- Arrête… c’est bientôt Halloween, je voulais juste te coller un peu la frousse…

- Un peu la frousse ?!

- Comme dans un film d’horreur tu vois. Vous aimez ça, vous les jeunes ?

- J’aime bien les films d’horreur, oui, mais pas me faire poursuivre par un psychopate dans les rues ! Ne comptez pas sur moi pour revenir faire la babysitter chez vous !

- Je suis désolé Kristen, ne le prends pas comme ça...

La jeune fille repartit sur son vélo sans même écouter les piètres excuses de cet homme qu’elle n’aimait déjà pas beaucoup avant. Dans la voiture Burt relâcha enfin l’emprise qu’il avait exercé durant tout ce temps sur le pauvre Jason, afin que ce dernier ne puisse trahir sa présence.

30 octobre 20H00

- Mange tes épinards Jason.

- Je n’aime pas ça.

- Ecoute ce que dit ta mère pour une fois, sinon tu auras affaire à moi !

Ne voulant pas se frotter à son beau père, Jason donna un coup de fourchette lasse dans son assiette d’épinards et porta une première bouchée du légume bouilli à sa bouche. 

- C’est pas bon !

- Tu ne peux pas avoir des hotdogs tous les soirs mon chéri. Et toi Burt, tu ne manges pas tes épinards ?

- J’ai pas faim, je laisse ma part à Jason. Il en raffole maintenant, n’est-ce pas que tu aimes ça ?

- Laisse-moi tranquille.

- C’est vrai ça, fous-lui la paix Burt ! C’est quoi ton problème ?

- J’ai pas de problème moi. Aucun problème. Bon, je vous laisse, je vais faire un tour en bagnole.

- Si tu passes à la droguerie, tu pourras ramener du rhum, je voudrais faire des gaufres pour demain… et puis pense à rapporter aussi des citrouilles !

- Dis-moi Lucy, est-ce que tu trouves que la Dodge a une gueule de camionnette de livraison ?

- Euh... c’est une vraie question ?

- Réponds-moi, est-ce que tu trouves franchement que la Dodge a une putain de gueule de camionnette de livraison ?! Non ?! 

- Ben non…

- Alors ne me fais pas chier avec tes citrouilles de merde, j’ai d’autres choses à faire !

- Et on peut savoir quoi ?

Cette nuit-là, non loin de Freddy’s Pizza, un restaurant principalement fréquenté par des ados, on retrouva le corps sans vie de Kristen Parker. D’après son état, la police conclut rapidement que la jeune fille avait dû être percutée par un puissant véhicule lancé à vive allure, avant d’être traînée sur plusieurs dizaines de mètres. 

A Omen, de mémoire d’adolescents, lorsqu’un homicide violent ouvre cette période de culte mortuaire, cela laisse présager d’une fête d’Halloween d’anthologie.

31 octobre 16H00

- Le NightShifer est de retour et il tuera ce soir, plusieurs fois, comme il a tué Kristen Parker la nuit dernière ! Personne ne pourra plus le retenir !

- Très bien c’est parfait, j’aime votre état d’esprit ! C’est Halloween sur KWX Classic Rock, quel est le morceau que vous avez choisi monsieur ? Allo… allo ? Monsieur ? Bon, il semblerait que notre prédicateur du crime ait déjà raccroché ! Je vais donc choisir pour lui dans notre sanglante playlist d’Halloween, n’ayez crainte mes petites goules pourrissantes. Alors, voyons voir... et pourquoi pas “Dracula” par Jimmy Castor Bunch ? Celle-ci, elle est pour toi, NightRifter !

Puisque le coup de fil à la radio locale ne fut pas une grande réussite, Burt Jackson réitéra l’annonce directement au standard de la police locale. Avec approximativement le même succès, ce genre de gag étant récurrent les soirs d’Halloween par ici. Un petit jeu parmi les adolescents du coin consistait même à être le plus original possible dans sa diatribe. Au vue du petit “C-” octroyé par l’équipe du standard, il semblerait que Burt Jackson devait se contenter du bas du classement cette année. 

31 octobre 20H00

Malgré ses deux tonnes d’acier, la Dodge semblait légère, presque féline lorsqu’elle se faufilait dans les rues de Omen. Roulant au pas, guettant sa prochaine victime, la première d’un long carnage. Halloween battait son plein, les enfants déguisés sillonnaient le quartier comme autant de petits fantômes hantant cette ville maudite. Mais ce spectacle n’était qu’un leurre et derrière les bonbons et les citrouilles, le mal véritable rôdait, affamé par trop de privation.

Le tueur serrait le volant à s’en faire craquer les doigts pendant que la voiture s’impatientait de plus en plus, il fallait sortir de la ville au plus vite, parcourir les petites routes pour tuer sans être vu. La faim était tenace, les râles du puissant moteur V8 fracassaient le silence, tandis que le train arrière ondulait dangereusement sur les feuilles mortes restées collées sur le macadam. 

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Le duo meurtrier filait maintenant vers Widow, un petit village perdu au fin fond de la forêt, quand une dame blanche fit son apparition sur le bas côté. En réalité, une adolescente grimée pour terroriser le chaland à grand renfort de légende urbaine. Le NightShifter stoppa sa monture à quelques mètres de cette apparition providentielle. Prise dans la lumière des phares tel un lapin apeuré, la jeune fille commença à comprendre que sa blague était peut-être en train de se retourner contre elle. Très lentement la Dodge Charger s'avança vers sa victime, avant de bondir sur elle comme un panthère noire faite d’acier et de chrome. Les cris de douleurs de l’adolescente étaient inaudibles, couverts par les rugissements infernaux du moteur. Prise dans les grilles de la calandre, elle fut traînée sur plusieurs mètres avant de venir percuter un panneau signalétique. L’impact fut si terrible que le frêle corps de la jeune fille se retrouva coupé en deux morceaux, sectionné au niveau du bassin. Lorsque la voiture libéra enfin son étreinte mortelle, les deux parties vinrent heurter le sol de manière grotesque, dans une épaisse mare de sang.

Deux autres victimes suivront durant cette sanglante chevauchée. Une autre jeune fille à vélo, le petit péché mignon du NightShifter, aux abords de Tromaville, ainsi  qu’un étudiant déjà bien amoché, percuté dans un dérapage contrôlé sur la petite route sinueuse ceinturant le village de Perfusion.

31 octobre 23H55

“Je ne peux plus le faire ! Laisse-moi partir maintenant, tu as eu ce que tu voulais ! Ralentis ! Arrête-toi où je te ferai broyer à la première casse venue, foutue bagnole de merde ! Je ne suis plus le NightShifter ! Je ne suis plus le NightShifter, tu entends ! Ralentis bordel ! Ralentis !”

Filant comme une flèche, la Dodge resta sourde durant plusieurs miles, puis s'immobilisa enfin sur un petit chemin de forêt. Burt tenta d’ouvrir la porte conducteur pour s’enfuir loin de cet enfer, mais elle resta désespérément close. A force de tirer dessus, la poignée lui claqua entre les mains. Burt sentit le piège se resserrer autour de lui.

“Laisse-moi partir ! Laisse-moi partir bordel ! Laisse-moi… Laisse… S’il te plaît, libère-moi... Tu n’as pas besoin de moi. Sale monstre ! Infâme tas de ferraille de merde ! Je te hais de toute mon âme ! ” 

La portière s’ouvrit et Burt s’écroula de tout son poids sur le sol mouillé et boueux. Perdu en pleine forêt, épuisé, il n’eut même plus la force de fuir. Il rampa péniblement jusqu’au niveau de la calandre de chrome tâchée de sang et posa sa tête sur le pare-choc.

“Tu ne me laisseras jamais en paix, c’est ça ? Tu rongeras chaque portion de mon âme jusqu'à ce qu’il n’en reste rien... ” 

Imperceptiblement, la Dodge avançait, centimètre par centimètre, engloutissant son cavalier, l'emprisonnant dans la boue sous deux tonnes d’acier.

Notes manuscrites du docteur Oscar Lazarus : Quand la police retrouva Burt Jackson et la Dodge Charger plusieurs jours après cette fameuse nuit d’horreur, l’autoradio jouait “Only The Lonely” de Roy Orbison, une bien triste et crépusculaire chanson. Plus étrange, d’après le rapport du bureau du shérif, Burt n'aurait jamais remonté les carburateurs, la voiture ne pouvait donc pas fonctionner.

Quant au jeune Jason, je l’ai reçu en consultation il y a quelques jours de ça, pour des troubles de la concentration liés à des terreurs nocturnes à répétition. Il n’a pas cessé de jouer avec son modèle réduit de Dodge Charger noire durant toute la séance, sans même m’offrir la moindre attention. Si je ne l’avais pas arrêté à temps, ce petit garnement aurait sans doute percuté toute ma collection de mini-figurines Universal Monsters à l’aide de son bolide.

Si d’aventure, il vous prendrait l’envie malsaine d’aller traîner vos pieds à Omen, assurez-vous de n’avoir aucun démon caché, même au plus profond de votre âme, car cette ville vous le fera bien vite savoir. Et la diable sortira de sa boîte comme une chauve-souris échappée des enfers.


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