SAISON 2 - EPISODE 2


 “Tromaville, 14 octobre 2019, Dr Artémus Jonas. Je m’apprête à lire le premier dossier rédigé par mon prédécesseur, le Dr Oscar Lazarus. Je ne sais pas ce que je vais trouver dans ces archives, mais si j’en crois ce que m’en a dit leur rédacteur, elles en disent long sur les dérives de Tromaville et de ses environs.

Il est à noter un petit détail troublant, en déplaçant les cartons du cabinet vers ma chambre à coucher, j’ai remarqué que sur chacun d’entre eux était apposé un étrange logo Cabin of Fear. ” 


Dossier 001JZA : CREATURE FROM THE BOTTOM OF THE LAKE


Chapitre 1 : L’inauguration


30 juin 11h25


Il faisait beau ce 30 juin 1977, le soleil dominait un ciel bleu azur sans le moindre nuage. Dereck Monroe, le maire de la commune de Willoughby, traversait la foule d’administrés et de notables en arborant son plus large sourire, serrant vigoureusement toutes les mains passant à sa portée. Le quinquagénaire bedonnant portait un smoking marron bas de gamme, acheté spécialement pour l’occasion chez Smokey Joe, la seule boutique du coin proposant ce genre d'articles un tant soit peu présentables, mal assorti à une chemise rose imbibée de transpiration. Malgré la chaleur et les vives protestations de Ruth, son épouse, Dereck Monroe avait insisté pour porter une cravate et qu’importe si celle-ci emprisonnait son large cou de taureau, le faisant suer deux fois plus encore qu’à l’accoutumée. Et puis merde ! La transpiration chez les Monroe, c’est une tradition familiale, tout comme être maire de Willoughby. Il y a un principe relativement simple et qui fonctionne plutôt bien avec les petites gens du comté, plus tu sues, plus tu donnes l’impression de te démener pour leurs pommes. Et Dereck, il sue beaucoup.


Sûr de son effet, l’imposant maire alluma son cigare pile au moment de monter sur la petite estrade de bois, bricolée spécialement pour l’inauguration du nouveau complexe de loisir du lac Ruby, le bien nommé Ruby Lake Fun Camp. Avant de prendre la parole, il tira avec gourmandise une grande bouffée de tabac Cubain.


“ 1-2, 1-2, le micro fonctionne ? Oui ? On me fait signe que oui… bon d’accord…euh... Mes chers administrés, mes chers partenaires, mais avant tout, mes chers amis, merci à toutes et à tous d’avoir répondu présents à l’appel, aujourd’hui. Bien sûr, le beau temps est de la partie, on ne pouvait rêver mieux pour l’inauguration du Ruby Lake Fun Camp ! Un parc aquatique, des activités sportives, des restaurants, mais aussi un village d’été avec ses bungalows dernier cri, bénéficiant de tout le confort moderne. Je ne vais pas vous refaire la brochure que vous avez tous reçu dans vos boîtes aux lettres, mais rendez-vous compte mes amis, tout ça à deux pas de Willoughby et de Brahms... dans le magnifique cadre qu’offre le lac Ruby ! C’est un long et laborieux travail de plusieurs années qui porte enfin ses fruits, nous pouvons tous en être fiers ! Je sais que certains étaient contre ce beau projet, je peux comprendre nos amis Mojaves défendant ardemment et fièrement la terre de leurs ancêtres, ou encore l’amicale des randonneurs de Brahms qui craignait de voir saccagé ce beau paysage.... Mais à eux, je veux dire: venez, venez, vous êtes les bienvenus ! Je parie ma chemise que vous adorerez Ruby Lake Fun Camp ! Je parie ma chemise… et mon célèbre cigare ! 

Avant de vous libérer, je voudrais tout particulièrement remercier la famille Noonan, qui, sans que rien ne lui soit demandé, nous a livré un camion entier de sa célèbre limonade, la Fresh Noon, un délice fruité pour petits et grands ! Un grand merci également à Louvelda Pumpkin qui officie derrière le grill ce midi et qui offrira à chacun un délicieux hamburger, n’oubliez pas d’aller chercher votre ticket à la réception… Et si d’aventure, la cuisine de Louvelda vous plait, comment pourrait-il en être autrement, sachez que vous pourrez la retrouver dès demain dans son restaurant, Burger 2000 situé sur la plage ! 

Cette fois c’est la bonne, je vous libère, place à l’amusement ! Aujourd’hui, tout est gratuit !”


C’est sous un tonnerre d'applaudissement que Dereck Monroe, dégoulinant de sueur, bien évidemment, quitta péniblement la petite estrade de bois, le sourire aux lèvres. Tout en tirant goulument de grandes bouffées sur son cigare, il songeait déjà à sa réélection prochaine. 


Chapitre 2 : L’arrivée de la famille Forman


7 juillet 17h43


- Laisse la musique p’pa !

- Tu ne vas commencer avec ça Clyde, il me reste 15 miles à me taper et je ne veux pas me les farcir dans ce vacarme !

- Mais p’pa, c’est les Ramones !

- Je me fiche que ce soit les Ramones où même le Président Carter, c’est inécoutable !

- Jackson, fais un effort tu veux, c’est son groupe favori.

- Tu ne vas pas t’y mettre à ton tour Jenna !

- Et pourquoi pas ? Si moi aussi j’ai envie d'écouter les Rabones ?

- C’est Ramones, m’man, Ramones !

- Vous commencez à me courir sur le haricot tous les deux, je croyais que nous étions en vacances ?! Mais puisque ma femme et mon ado, qui joue les rebelles sans causes, semblent avoir perdu la raison, je vais demander à ma petite fille adorée de trancher... 

- Et c’est reparti, soupira Jenna tout en souriant à son fils au travers du rétroviseur, tu nous fais le coup à chaque fois…

- Dis-moi Debbie, tu préfères quoi, les “Rabones” comme dirait ta mère ou bien la station des informations ?

- Je préfère le silence papa… et j’aimerais pouvoir terminer mon numéro de Spiderman sans être dérangée !

- Et bien, voilà qui est parfait, bougonna Jackson avant de couper l’autoradio, du silence !


C’est donc en silence que l’Oldsmobile Vista Cruiser vert pastel de la famille Forman s'élança sur la petite route de forêt sinueuse menant à la station balnéaire flambant neuve. Un silence de courte durée, puisqu’une fois passé le premier virage, la bataille d’égo entre l’adolescent et son père reprit de plus belle. Cette fois-ci, Jenna ne s’en mêla pas, préférant admirer le magnifique paysage s’offrant à elle, tout en respirant un grand bol d’air pur par la fenêtre ouverte. Quant à la petite Debbie, elle était bien trop absorbée par la dernière aventure de l’homme-araignée pour prêter la moindre attention à ce qui se passait autour d’elle.


- De mon temps, il y avait de véritables chanteurs de Rock, ça oui ! Rien à voir avec tes crétins qui alignent péniblement trois pauvres accords, laisse-moi rire ! Jerry Lee Lewis, Eddie Cochran et bien sur le King, Elvis Presley, là on parle petit, des vrais mecs, pas comme ces tafioles de New-Yorkais ! 

- Jerry Lee, l’autre taré qui a épousé sa cousine de 13 ans ? Et tu viens me parler de vrai mec ?

- Euh… ouais… Euh...mais rayon musique, c’était quelque chose.

- Eddie Cochran, je veux bien p’pa, c’est le premier Punk, même les Ramones l’adorent. Mais ton Elvis, il est fini ! Tout juste bon à chanter pour des vieilles peaux dans des tenues ringardes à Las Vegas, entre deux séances de karaté…. Sûr de son effet, Clyde marqua un temps d’arrêt avant de porter l’estocade finale, Elvis, j’adore ses films !

- Regardez tous, nous sommes arrivés, c’est magnifique, encore mieux que sur la brochure !

- Tu as raison Jenna, c’est magnifique, le ton de Jackson se fit soudain plus doux, Clyde ?

- Quoi p’pa ?

- Regarde comme c’est chouette ! Tu vas sans doute te dégoter une petite pépée par ici…

- Arrête p’pa, plus personne ne parle comme ça.

- Clyde ?

- Quoi encore p’pa ?

- Ils ne sont pas si nuls tes Ramones et je suis désolé de les avoir traités de pédés…

- De tafioles…

- C’est la route qui m’a fatigué et énervé, avec ce vieux camion rouillé qui nous a collé aux basques après Tromaville...

- C’est rien p’pa, c’est rien…

- Bon écoutez-moi tout le monde ! Debbie, lâche un peu tes comics et écoute s’il te plait ! Je file à la réception récupérer les clés de notre bungalow et une fois installé, je vous offre à tous un super repas au restaurant de la plage !

- Je pourrais avoir un milkshake papa ?

- Debbie, ma puce, tu auras ce que tu veux ! 


Une fois le Vista Cruiser garé à côté du bungalow en plastique orange portant le numéro 102, la famille Forman allait enfin pouvoir profiter d’un peu de repos, loin des querelles puériles et musicales de Jackson et Clyde. 


Chapitre 3 : Une plongée dans le Lac Ruby


9 juillet 9h45


Un groupe de jeunes en maillot de bain se trouvait sur le bateau de Jason “White Shark” Furnier, pour une petite séance d'initiation à la plongée sous-marine au beau milieu du Lac Ruby, l’une des nombreuses activités proposées par la station balnéaire. Tous ces apprentis plongeurs étaient suspendus aux lèvres de cet énigmatique instructeur au torse recouvert de larges cicatrices, dont la blancheur tranchait avec son bronzage impeccable. La légende raconte que Jason Furnier doit son surnom, Requin blanc, à un combat qu’il aurait mené à mains nues contre le fameux squale. Un requin que l’on dit au moins aussi grand et féroce que celui des Dents de la mer. Les jeunes mecs étaient donc en admiration face au vieux loup de mer tandis les filles vivaient une sorte d’émoi collectif, dont elles se souviendraient sous la douche, une fois revenues au camping. 


Clyde, lui, était bien trop occupé à tenter de séduire Sheena pour penser à quoi que ce soit d’autre. Cette jolie petite rousse était serveuse pour l’été au Burger 2000, elle aussi était fan des Ramones. Et tandis que Jason Furnier déblaterait son charabia technique sous les regards émus, Clyde et Sheena essayaient d’établir quelle était la meilleure chanson des faux frères New-Yorkais.


- Dites-donc vous deux ? Dites-le si je vous emmerde ?!

- Euh… non… désolé monsieur, je ne...

- C’est bon Jason, arrête un peu de jouer les vieux briscards pour impressionner le citadin, tout en prenant la défense de son ami, Sheena en profita pour mettre un terme au jeu de dupe du vieux Furnier, la seule plongée que tu maîtrises vraiment, c’est celle que tu fais dans ton verre de rhum ! 

- Merci pour ton intervention Sheena ! Sans perdre la face, Jason reprit son discours là où il l’avait stoppé. On a tous hâte d’être sous l’eau, mais les instructions que je vous donne maintenant, ce n’est pas pour faire joli ! Je ne pourrais pas vous surveiller tous là-dessous, soyez prudents, c’est tout ce que je vous demande.


9 juillet 10h35


Le petit groupe se tenait en formation serrée à plusieurs mètres sous la surface. L’eau était fraîche et parfaitement limpide, elle doit sa fabuleuse pureté au fait que le lac Ruby prend sa source directement dans les glaciers des montagnes alentour. Les nuées de bulles s’échappant des masques de plongée ressemblaient à de petits geysers troublant la quiétude habituelle des lieux. Clyde sentit battre son coeur de plus en plus fort à mesure qu’il s'enfonçait dans la pénombre marine. La petite lampe frontale bas de gamme fournie par Jason Furnier, avec le reste des équipements, s’avéra parfaitement inefficace. Quelque chose de gluant frôla furtivement la main du jeune homme, sous l’effet de la panique il commença à s’agiter et à consommer bien trop d’oxygène. Alors que sa réserve d’air s'amenuisait, il regardait frénétiquement autour lui mais le groupe avait disparu. Il n’y avait que Sheena, la jeune fille lui fît signe de ne pas paniquer et s’approcha. Mais Clyde avait peur, il angoissait, une chape de plomb semblait écraser sa poitrine. Les deux adolescents étaient maintenant trop loin du reste du groupe. Malgré tout le calme dont faisait preuve Sheena, le jeune homme avait bien du mal à retrouver une respiration normale. Le couple décida de rejoindre la surface avant que les bouteilles d’oxygène de Clyde ne soient complètement vides. Mais au moment de s’élancer, le jeune homme constata avec effroi que quelque chose de gluant le retenait par le pied et semblait vouloir l’attirer vers les profondeurs du lac. Plus il se débattait, plus la chose l’attirait, plus il tentait de s’échapper, plus la chose s’enroulait autour de sa jambe.


Avant d’avoir complètement vidé ses bouteilles d’oxygène et de perdre connaissance, Clyde avait eu le loisir de pleinement mesurer toute l’horreur de la situation. Il était prisonnier d’une gigantesque tentacule rouge et visqueuse.


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- Eh p’tit gars, ça va?! Bordel tu nous as foutu une trouille bleue !

- Que s’est-il passé ?

- Je t’ai retrouvé inconscient là-dessous et je t’ai remonté jusqu’au bateau ! Je t’avais bien dit de suivre les instructions ! Tu as sous doute dû vouloir remonter trop vite et la pression t’a assommé. Ce n’est pas grave, mais j’ai quand même appelé l’infirmerie du camp, c’est la procédure. Ils feront quelques examens à notre arrivée, rien de méchant, ne t’inquiète pas !

- Elle m’a agrippé ! Dans le lac, elle m’a agrippé !

- Qui Sheena ? Tu en as de chance p’tit !

- Arrête Jason, t’es pas drôle, protesta Sheena, des sanglots dans la voix, j’ai eu si peur pour toi Clyde !

- Il y a un monstre dans l’eau ! Un gigantesque monstre, il faut prévenir les gens, ils sont en danger ! 

- Ecoute p’tit gars, tu as subi un sacré choc, le manque d’oxygène t’a fait halluciner. Calme-toi maintenant, tout va bien. Nous allons bientôt arriver au camp.

- Vous devez me croire, vous le devez ! Tu me crois Sheena, tu me crois, toi ?!


Sheena prit la main de Clyde, mais ne répondit pas. Les autres adolescents chuchotaient et ricanaient doucement, mais ils furent rapidement stoppés par le regard noir et sentencier de Jason Furnier. 


Chapitre 4 : Un pass pour le silence


9 juillet 13H17


Dès son arrivée au petit port de Ruby Lake Fun Camp le groupe fut accueilli par Dereck Monroe et Buck McKenzie, l’homme de paille parachuté par la municipalité à la tête de la station balnéaire. Le maire de Willoughby, cigare cubain vissé au coin des lèvres, juste vêtu d’un slip de bain de couleur rouge et d’une paire de sandales saucissonnant ses orteils boudinés, se précipita sur le ponton afin d’aider Jason “White Shark” Furnier à accoster. Le geste gauche, suant sang et eau, Dereck Monroe offrit à tous un bien triste spectacle. 


- Venez tout le monde, je vous offre un bon repas chez Louvelda. C’est la moindre des choses.

- Le p’tit doit aller à l’infirmerie Dereck.

- Pourquoi ça Jason ? Il se porte bien, il a juste besoin de reprendre des forces ! Ma mère disait toujours qu’il n’y a rien de mieux qu’un bon steak pour remettre un solide gaillard sur pied. Pas vrai Cloud ?

- C’est Clyde, corriga le jeune homme exaspéré, et je n’ai pas faim ! Pas après ce que j’ai vu ! Il y a une créature dangereuse dans votre lac, il faut évacuer le camp !

- Du calme mon garçon, on ne va rien évacuer du tout, tu as visiblement eu très peur, mais il va falloir revenir à la raison ! 

- Mais je vous jure…

- Stop, allons au restaurant, nous y serons mieux installés pour parler, je ne tolérerai aucun refus, la table est déjà réservée. Au fait Sheena, tu n’auras pas à faire le service aujourd’hui, ni demain, j’ai négocié pour toi deux jours de congé, payés bien entendu, avec Louvelda. Elle est dure en affaires, mais personne ne résiste à ce vieux Dereck Monroe. 

- Merci… enfin j’imagine… rétorqua Sheena d’une voix hésitante.


Clyde ne toucha pas son steak de tout le repas, mais il but plusieurs canettes de Freshnoon, cette immonde limonade locale à base de betteraves. Après diverses tentatives infructueuses, il cessa d’aborder le sujet du “monstre du lac”. Lui-même n’était plus vraiment certain de ce qu’il avait vu sous l’eau, au fil des minutes et bientôt des heures, le souvenir de l’attaque devenait de plus en plus flou, tel un rêve s’évaporant au réveil.


- Bien. Maintenant parlons plus sérieusement les amis. Pour la première fois depuis le début du repas, Dereck Monroe abandonna son sourire de vendeur ambulant, il va de soi que le petit incident de ce matin, pardons Cloud mais ce n’est pas contre toi, doit rester entre nous… Tenez, voici des pass Fun+ valables une semaine pour chacun d’entre vous. Avec ce précieux sésame, vous aurez accès gratuitement à toutes les activités habituellement payantes du parc. Tout le monde est gagnant, n’est-ce pas les enfants ?

- C’est de la corruption ça Dereck ! 

- Pour qui me prends-tu Jason ? C’est juste un petit cadeau, histoire que tout le monde se remette de ses émotions. Ne fais pas de mauvais esprit, ce n’est pas compatible avec Ruby Lake Fun Camp, compris ?!


Chapitre 5 : Le vieil Indien


10 juillet 10h28


“Vous ne pouvez pas entrer ici sans rendez-vous ! Monsieur ! Monsieur, vous m’entendez ?! Vous ne pouvez pas entrer ici sans avoir pris rendez-vous !” Dereck Monroe était tranquillement installé dans son bureau climatisé, un cigare au coin des lèvres, lorsqu’il entendit Margie, sa secrétaire, hurler dans la couloir. Avant même qu’il n’ait le temps de redresser le dossier de son fauteuil, la porte s'ouvrit, laissant apparaître un vieil Indien, suivi de près par Margie, la mine déconfite.


- Je suis désolée monsieur Monroe, mais je n’ai rien pu faire...

- Ce n’est rien Margie, ne soyez pas désolée. Puisque monsieur semble avoir quelque chose d’important à me dire, je vais le recevoir. Vous pouvez nous laisser, merci.

- Dois-je préparer du café ou vous apporter un autre cigare ? demanda Margie tout en toisant le vieil homme.

- Non, je crois que ça ne sera pas nécessaire… Que puis-je faire pour vous mon brave monsieur ? Malgré la situation inconfortable, Dereck Monroe conserva son sourire de VRP, une qualité acquise dans les foires de Brahms du temps de sa lointaine jeunesse. 

- Pas grand chose monsieur Monroe, sinon écouter attentivement ce que j’ai à vous dire.

- Et bien… allons-y, mais ne trainez pas, je dois partir pour Ruby Lake Fun Camp dans dix minutes.

- Le lac Ruby, c’est de cela dont je viens vous parler, justement.

- J’en déduis que vous êtes un Mojave. Si vous venez ici pour tenter de me soutirer de l’argent, sachez que votre tribu a été plus qu’avantageusement dédommagée, lorsque nous lui avons racheté ses terres pour y construire la station balnéaire de Ruby Lake.

- Ce n’est pas d’argent dont il s’agit, mais de respect.

- De respect, vous osez me parler de respect après votre entrée fracassante ?!

- Vous deviez construire votre station balnéaire dans le respect de la nature et de nos ancêtres. Mais au lieu de ça, vous avez tout détruit, même le vieux cimetière Mojave.. pour y construire des bungalows en plastique. 

- Ces terres ne vous appartiennent plus, nous y construisons bien ce que nous voulons maintenant.

- J’ai entendu qu’il y avait déjà eu un incident.

- Je ne vois pas de quoi vous parlez.

- Je parle du jeune homme attaqué par une créature venue du fond du lac.

- C’était un banal accident de plongée et le jeune homme se porte bien. Mais comment savez-vous cela ?

- Les esprits torturés des anciens m’ont averti, Nogowak s’est réveillé.

- Nogowak ? C’est quoi ce truc encore ?

- C’est le gardien du lac Ruby et le protecteur des morts. Il est très puissant, il ne tolère pas que l’on manque de respect au lac. Nogowak est un demi-dieu dans la culture Mojave, il est juste mais peut aussi se montrer dévastateur.

- Si vous voulez bien m’excuser, je dois partir, Margie vous accompagnera vers la sortie.

- Vous n’avez pas l’air de comprendre monsieur Monroe, faites évacuer la station balnéaire au plus vite et rendez aux ancêtres Mojaves une sépulture décente !

- Au revoir monsieur, monsieur comment déjà ?

- Mon nom n’a aucune importance.


Chapitre 6 : Bain de minuit


10 juillet 23H57


- Je n’ai pas vraiment envie de retourner près du lac, pas après ce que j’ai vécu ce matin. Pas après ce que j’ai vu sous l’eau.

- Arrête un peu avec ça Clyde… Tu as dis toi-même que tu n’étais plus vraiment certain de ce que tu avais vu là-dessous. Le manque d’oxygène provoque des hallucinations... et c’est parfois très cool d’ailleurs !

- Je ne sais pas, tu ne veux pas aller chez Louvelda plutôt ?

- Grâce à toi, j’ai reçu un jour de congé, payé en plus, je ne vais certainement pas le passer là où je bosse. Clyde, mon petit Clyde, si tu veux avoir la chance de me baiser avant la fin de ton séjour, va falloir être plus courageux...


Clyde n’avait plus dit un seul mot jusqu’à leur arrivée sur le fameux ponton abandonné où venaient s’embrasser les jeunes adolescents. C'était un endroit tranquille, à l’abri des regards indiscrets, toujours légèrement envahi par la brume une fois la nuit tombée. Située à deux miles environ plus à l’est du camp, le vieux ponton était rapidement devenu le point de rencontre des jeunes vacanciers. Mais étrangement, lorsque Sheena et Clyde débarquèrent, il n’y avait personne.


- Parfait, au moins nous serons tranquilles, soupira Sheena tout en ouvrant une première bière, je crois que tu leur as foutu une sacrée trouille ce matin.

- On n’aurait pas dû venir.

- Tout va bien, ne t’inquiète pas. Après avoir bu une première gorgée, Sheena tendit la canette de bière à Clyde. Je comprends que tu sois traumatisé, mais c’est juste un accident de plongée…

- Juste un accident !? Frustré, Clyde but le restant de la canette cul-sec avant de la broyer d’une seule main. 

- Désolée, ce n’est pas ce que je voulais dire… Attends, je vais te montrer un truc qui va te remonter le moral et qui te fera oublier bien vite tes vilains cauchemars !


Dans un geste élégamment punk, Sheena souleva son t-shirt Ramones, dévoilant ses magnifiques seins, sous le regard médusé de Clyde. La pâle lumière de la lune et les lourdes volutes brumeuses offraient à la scène une dimension irréelle. L’adolescent la contempla sans un mot, elle avait l’allure de ces Pin-up que l’on retrouvait sur le nez des avions à hélice, mais dans une version punk-rock ! Une fois débarrassée du reste des ses oripeaux, Sheena ouvrit une seconde bière, but une grande gorgée puis plongea dans l’eau glacée. Elle disparut un long moment avant de revenir à la surface, tout sourire.


- Allez Clyde, viens me rejoindre à l’eau !

- Et puis merde, abdiqua l’adolescent, tout en retirant maladroitement ses vêtements. J’arrive Sheena, tu vas voir de quoi je suis capable ! Sheena ? Sheena ? Sheena, montre-toi, c’est pas drôle ! Sheena !


Clyde avait beau s’époumoner comme un fou, Sheena avait disparu pendant qu’il bataillait avec son t-shirt pour le retirer. Il s'apprêtait à sauter à l’eau pour la retrouver, lorsqu’elle réapparut, hurlant de terreur, à l’autre bout du vieux ponton de bois, implorant son aide. Avant même qu’il n’eut le temps de réagir, un gros tentacule visqueux et rouge transperça le maigre plancher à quelques centimètres de ses pieds, tandis qu’un autre, plus grand encore, s’enroula autour du corps nu de la jeune fille afin le ramener à nouveau vers les profondeurs du lac. Poussé par l’adrénaline, Clyde parvint à atteindre l'extrémité du ponton juste au moment où la main de Sheena allait disparaître dans l’eau. Il la saisit in extremis et tira dessus de toutes ses forces, il pouvait voir son visage terrifié sous la surface de l’eau. En une fraction de seconde, d’autres tentacules se formèrent et s’enroulèrent autour de la jeune fille. Clyde continuait de s'agripper à sa main lorsqu’il fut violemment projeté plusieurs mètres en arrière. Sa tête heurta le ponton, et sous l’effet du choc, il crut perdre connaissance, mais il fût tiré de l'évanouissement par un bras musclé et salement amoché. Tout en vidant son chargeur sur les innombrables tentacules dressés comme des serpents, Jason “White Shark” Furnier extirpa Clyde du ponton et l’amena sur la terre ferme. Tandis que le monstre disparut à nouveau dans les eaux sanglantes du lac Ruby, Clyde s’aperçut que la main de Sheena, arrachée du reste de son corps, était resté accrochée à la sienne. 


Chapitre 7 : Le flic et le suspect


11 juillet 2h54


- C’est quoi ce bordel Jason ?! L’homme qui sortit de son pick-up en hurlant s’appellait Carl Affligan, Shérif du comté de Willoughby. Un trentenaire de petite taille aux cheveux roux et à la corpulence moyenne, mais doté d’un fort caractère lui offrant le surplus d’autorité nécessaire à sa fonction. Tu me réveilles au milieu de la nuit maintenant, je te rappelle que ma femme est enceinte de huit mois, donc le téléphone à deux heures du matin, tu évites la prochaine fois ! Pourquoi tu n’as pas tenté de joindre le bureau, Jeff est de garde cette nuit ?

- C’est le gros bordel Carl, le gros bordel, Sheena, la petite serveuse du Burger 2000, elle… elle est morte !

- Tu n’as rien fait de mal j'espère ? Jason, dis-moi que tu n’as rien fait de mal !

- Bien sûr que non ! Tu me prends pour qui Carl ?! Ce n’était qu’une môme de seize ans !

- Je connais un paquet de gars en ville à qui ça ne pose aucun problème… Que s’est-il passé alors ?

- Elle était là avec son copain, Clyde Forman, il passe ses vacances au camp avec sa famille, enfin bref, les deux mômes flirtaient sur le vieux ponton lorsqu’ils ont été attaqué par une bestiole, c’est elle qui a tué Sheena...

- Une bestiole ? Tu entends quoi par “bestiole” Jason ? Et il est où ce fameux gamin maintenant ?!

- Il a perdu connaissance, alors j’ai appelé les secours, ils l’ont transféré au St Jude Hospital de Tromaville.

- Ce mouroir…

- Quant à la bestiole en question, je ne sais pas comment t’expliquer… j’ai jamais vu un truc pareil...

- Il va pourtant falloir me donner plus d’informations Jason !

- Elle vient du fond du lac, c’est une sorte de pieuvre géante, non plutôt une méduse, quand je lui ai tiré dessus, ses “bras” ont explosé !

- Explosé ?! Dans ce cas, il doit bien rester des traces de sang ou même des morceaux de la bête sur le ponton. Tu veux bien qu’on aille voir ça ensemble ?

- Non Carl ! Tu ne trouveras rien, à part peut-être le sang de Sheena. Par “exploser”, je voulais dire que c’est comme si j’avais tiré dans de l'eau... de l’eau visqueuse et rouge. 

- Je crois qu’il vaut mieux que tu me suives au poste Jason…

- Non, nous devons d’abord attraper cette créature avant qu’elle ne fasse un carnage au camp !

- Jason, si tu ne me suis pas, je vais devoir te mettre en état d’arrestation…

- Je viens avec toi uniquement si tu préviens Dereck Monroe, il doit savoir ce qui se trame dans les eaux du lac Ruby.


Chapitre 8 : L’expédition


11 juillet 6h03


- Bon, récapitulons, tu dis que lorsque tu es arrivé sur les lieux, tu as vu le jeune Clyde Forman sur le ponton, proche de l’évanouissement, attaqué par une sorte de grosse méduse, c’est bien ça ?

- Je ne sais si on peut appeler ça une méduse, je n’ai jamais vu de méduse aussi gigantesque. Même en pleine mer…

- Pour l’instant, à défaut d’autre chose, je note “méduse” dans le rapport. Tu dis aussi que le gamin avait la main de Sheena accrochée à la sienne.

- Oui.

- Mais toi, Jason Furnier, tu n’as pas vu, de tes propres yeux je veux dire, la mort de Sheena, pas vrai ? 

- Non, mais je sais que la “créature” l’a tiré vers les profondeurs du lac. Clyde serrait la main de Sheena si fort, qu’elle s’est arrachée !

- Tu te rends bien compte que c’est grotesque, je le note dans le rapport, mais un truc pareil ne passera jamais. C’est digne d’un mauvais film d’horreur. Et puis elle est où cette main maintenant ?

- Au St Jude Hospital, avec Clyde. Pas moyen de se débarrasser de cette foutue main, elle est resté accrochée au gamin… En fait, c’est comme si Sheena avait encore l’espoir d’être sauvée par Clyde…


Sans même toquer à la porte, Dereck Monroe entra en trombe dans le bureau de Carl Affligan, cigare au bec et boite de Donuts à la main. Son sourire de vendeur ambulant ne trompait ni le shérif, ni Jason Furnier, si le maire de Willoughby était ici ce matin, ce n’était certainement pas pour apporter des viennoiseries, mais plutôt par intérêt. Ce projet de station balnéaire, c’était son grand oeuvre, le truc qui ferait entrer son blase dans l’histoire locale. Dans un bled paumé comme Willoughby, un truc pareil, si ça fonctionne, c’est un coup à avoir un nom de rue à soi, par contre si ça foire, tu deviens la risée de tous les péquenots consanguins que compte la région. Autant dire un paquet de monde.


- C’est quoi ce bordel encore ?! Engoncé dans son costume marron, le même que pour l’inauguration, Dereck Monroe transpirait déjà abondamment. Il s’est passé quoi au camp ? 

- Sheena est morte, elle a été attaquée par une “créature”, elle s’est noyée.

- Tu ne vas pas recommencer avec ça, il n’y a pas de créature dans le lac ! Elle avait probablement bu de l’alcool ou fumé de la Marie-Jeanne comme tous ces dépravés de punk ! Je n'aurais jamais dû lui offrir ces deux jours de congé.

- Mais tu ne comprends pas Dereck ? C’est la deuxième attaque, l’accident de plongée… ça n’était pas un accident !

- Une minute, quel accident de plongée, demanda Carl, la bouche pleine de Donut, pourquoi je ne suis pas au courant de ça ?!

- Ce n’est rien Carl… juste un gamin qui n’a pas écouté les consignes de sécurité. Jason peut en témoigner, c’est lui qui supervisait l'expédition…

- Jason ?

- C’est vrai… c’est arrivé avant-hier dans la matinée... le gamin en question, c’était Clyde… Tu va trouver ça louche, mais...

- Il y a de quoi se poser des questions, admets-le !

- Ecoutez-moi vous deux... Dereck Monroe tira une grande bouffée sur son cigare, comme pour se donner du courage, son célèbre sourire avait maintenant totalement disparu. Hier matin, j’ai eu la visite d’un vieil indien Mojave dans mon bureau. Il savait pour l’incident, soit disant que ce serait les esprits des anciens qui l’auraient averti. Le baratin habituel. Seulement voilà, il m’a aussi parlé d’une créature vivant dans le lac Ruby… Nogowak, une sorte d’esprit protecteur de la nature… 

- Excuse-moi Dereck, ricana Carl, mais je te pensais plus cartésien, tu crois aux légendes indiennes maintenant ?

- Non, pas du tout… Ce que je veux dire c’est que le lac contient peut-être une sorte d’espèce animale dangereuse que l’on ne trouve nulle part ailleurs…

- Une espèce endémique... c’est pas con Dereck ! Pour la première fois depuis leur rencontre, Jason Furnier était d’accord avec le maire de Willoughby. Pas con du tout même, je t’ai connu moins futé !

- Je ne pensais pas avoir à dire ça un jour, mais si ce monstre existe, montons une petite expédition sur le White Shark Special et allons lui faire la peau ! Dereck, j’imagine que pour rien au monde tu vas vouloir fermer le camp, même pour une journée ?

- Je ne voudrais pas créer un climat de panique…

- Ouais c’est ça… Jason ? Tu as toujours tes harpons et tes filets sur ton bateau ?

- Mes harpons n’attendent que ça, allons botter le cul visqueux de Nogowak ! Faisons ça pour Sheena !


11 juillet 7h59


Tandis que la brume dansait encore à la surface du lac Ruby et que les oiseaux chantaient leurs sérénades matinales, la proue rouillée du “White Shark Special” fendait l’écume, accompagné par le bourdonnement fatigué de son moteur diesel. Le petit bateau de pêche était à l’image de son propriétaire, en le regardant on devinait un passé glorieux fait d’aventures incroyables, de récits maritimes romanesques, de rhum et de femmes. Tout ça pour finir ici, amoché et moqué, filant vers un combat perdu d’avance, David contre Goliath en territoire Mojave. Mais David n’avait pas un gros monsieur en slip, le cul dans l’eau, pestant tout en tirant sur son cigare, accroché à sa poupe en guise d’appât.


Chapitre 9 : St Jude Hospital, chambre 237


11 juillet 11h14


- Où suis-je ?

- Clyde, Clyde mon chéri, Dieu soit loué tu es conscient !

- M’man ? C’est quoi cette chambre, où sommes-nous ?

- Au St Jude Hospital, tu as subi un gros traumatisme. Ton père cherche une place de parking, il va bientôt arriver.

- Je suis à l'hôpital… Je m’en souviens maintenant... J’étais sur le ponton avec Sheena quand cette chose nous a attaqué ! Sheena ! Comment va Sheena ?!

- La fille… euh… elle est… morte.

- Morte ?! Sheena est morte ! Clyde fondit instantanément en larmes, submergé de tristesse et de rage. Je n’ai pas réussi à la sauver !

- Quelle galère! Vingt minutes pour trouver une foutue place de parking, Jackson entra dans la chambre bruyamment avec un paquet cadeau dans sa main droite. C’est une honte ! Clyde, tu es réveillé fiston !

- P’pa… la voix de Clyde était pleine de sanglots, mais il tentait de faire bonne figure face à son père.

- Tiens j’ai un petit quelque chose pour toi.

- Merci...

- On dirait que ça ne te fait pas plaisir.

- Si si, t’inquiète... c’est quoi ?

- Ouvre, tu verras bien.

- D’après la forme, je dirais que c’est un disque, j’espère juste que ça n’est pas le dernier album d’Elvis. Tout en déballant son cadeau, l’adolescent remarqua le sourire en coin de son père. Génial… “Leave Home”, le nouvel album des Ramones. Même si ce cadeau lui allait droit au coeur, Clyde eut bien du mal à s’en réjouir pleinement. 

- Tu auras même l’autorisation de l’écouter sur la chaîne Hi-Fi du salon. Mais puisque tu insistais tant avec Elvis, Jackson porta la main vers sa poche et en sortit une cassette audio, je t’ai aussi pris une petite compilation de ses meilleurs tubes !

- Merci p’pa, je te promets de l’écouter...

- Ne me remercie pas, remercie plutôt ta mère, c’est elle qui a eu l’idée de s'arrêter au magasin de disques en venant.

- Merci m’man, c’est super ! Mais où est Debbie ?! 

- Elle est à sa journée de randonnée autour du lac, nous ne lui avons pas dit que tu étais à l'hôpital. On ne voulait pas l’inquiéter.

- Il faut aller la chercher tout de suite ! Elle est en danger ! La créature du lac, celle qui a tué Sheena, elle va attaquer encore ! Il faut faire évacuer le camp !

- Tu as subi un sacré choc fiston, il n’y pas de… comment te dire... Sheena s’est noyée, elle avait bu et l’eau était glaciale...

- Mais ça n’a rien à voir avec ça p’pa ! C’est cette espèce de chose visqueuse qui nous a attaqué ! Debbie est en danger, allez la chercher, bordel de merde ! 

- Ecoute Clyde tu ferais mieux de te...

- Je suis très sérieux m’man ! Je sais encore ce que je raconte, j’ai bien conscience que ça semble complètement fou ! Il faut retrouver Debbie ! Tout de suite !


Histoire de rassurer leur fils, déjà suffisamment secoué par la mort de sa petite amie, les époux Forman roulaient en direction de Ruby Lake Fun Camp au volant de leur Vista Cruiser. Décision avait été prise d’écourter leur séjour à la station balnéaire. Une fois leur fille récupérée et Clyde sorti de St Jude, ils rentreraient tous à la maison sains et saufs. Mais pour l’heure, ils devaient d’abord  retrouver la petite Debbie, qui pouvait être partout autour du lac Ruby à cet instant.


Chapitre 10 : L’attaque de Nogowak


11 juillet 12h55


Sur la plage artificielle de sable blond de Ruby Lake Fun Camp, les familles avaient déjà planté leurs parasols. Certains vacanciers pique-niquaient au bord de l’eau, sortant des kilos de sandwichs et des litres de soda de leurs glacières, tandis que d’autres, plus téméraires, faisaient la queue aux multiples stands de frites ou bien chez Louvelda. Durant le grand rush de midi, la patronne du Burger 2000 maudissait son employée absente, “Deux jours de congés, à mes frais en plus, et Sheena se fait la malle ! Elle est belle la jeunesse d’aujourd’hui ! Merci monsieur Monroe ! On en reparlera dans les urnes !” Plus loin, les toboggans du complexe aquatique gerbaient des dizaines d’enfants et d’adolescents hilares, directement dans l’eau du lac, au son de School’s Out, le tube d’Alice Cooper. 


11 juillet 13H28


Le Vista Cruiser des Forman s’arrêta brutalement devant le bungalow 102, l’imposant break tangua encore lorsque Jackson en sortit, talonné de près par son épouse. 


- Chérie, tu charges les affaires dans la voiture, moi je vais voir à l’accueil pour savoir si les gamins sont déjà revenus de randonnée !

- Très bien Jackson, mais arrête un peu de t’exciter, veux-tu… Depuis que nous avons quitté l'hôpital, j’ai l’impression que tu commences à croire à cette affaire de créature du lac…

- Ce n’est pas ça… enfin… je sais pas… Clyde n’est pas du genre à… bref, dans le doute, toi tu charges la voiture !

- Très bien, mais surtout, ne fais pas paniquer Debbie avec ça !


Sans écouter les conseils de Jenna, Jackson fila à toutes jambes vers l’accueil, renversant au passage le plateau entièrement recouvert de frites au ketchup tenu à bout de bras par le locataire du Bungalow 99. “Hey connard ! Tu sais combien de temps j’ai attendu pour ça ?!” 


11 juillet 13H36


Les toboggans du parc aquatique continuaient de déverser leur quota de corps adolescents dans les eaux du lac, mais plus aucun ne remontait à la surface. Alors que la sono crachait Don’t Fear The Reaper, les premiers cris se firent entendre. En une fraction de seconde, c’est tout un groupe de baigneurs qui fut  happé pour ne plus jamais réapparaître. Plus loin, un bateau gonflable s’était retourné avant d’exploser comme un ballon percé par une aiguille. Et tandis que l’eau devint visqueuse et rouge, la panique gagna la plage artificielle. Les vacanciers couraient dans tous les sens et les parents tentaient de protéger leurs enfants du mieux qu’ils le pouvaient. Dans ce chaos, certains tombèrent mais ne se relevèrent pas, piétinés par une armée de fuyards en sandales. 


11 juillet 13H42


Nogowak se dressa à plusieurs mètres au-dessus du sol aux abords du lac Ruby, telle une énorme vague immobile, un cataclysme suspendu dans le temps, jouant avec les nerfs de ses victimes. Ses dizaines de tentacules pointus frétillant d’excitation, il semblait se délecter de la peur qu’il provoquait chez ses proies comme si celle-ci leur offrait un goût particulièrement savoureux. L’informe créature de gélatine rouge était gigantesque, elle pouvait, si elle le voulait, recouvrir l’entière surface du lac. Au travers de sa peau translucide, on pouvait apercevoir les corps en décomposition de ses victimes, comme rongés par de l’acide sulfurique. Au terme d’une intolérable réflexion, Nogowak entama son mouvement dévastateur, il se déversa sur la pauvre station balnéaire tel un tsunami, emportant dans sa course meurtrière tout ce qui se trouvait sur son passage. Harponné au monstre, le White Shark Special de Jason Furnier vint se fracasser dans les toboggans du parc aquatique, avec à sa poupe, suspendu comme un ver à l’hameçon, les restes du corps à moitié digérés de Dereck Monroe.


11 juillet 13h56


Impuissants, tels des spectateurs prisonniers d’un mauvais film, les jeunes randonneurs avaient assisté avec effroi à la terrible scène, du haut de leur point de vue. Nogowak était finalement sorti de l’eau pour pénétrer dans le camping. A la manière d’une inondation, il s’était infiltré dans chaque bungalow, ne laissant aucune chance aux vacanciers du Ruby Lake Fun Camp. La dernière chose que vit Debbie Forman avant qu’un grand silence ne s’installa, ce fut le Vista Cruiser vert pastel de ses parents se faire perforer par un tentacule, alors qu’il venait de franchir les portes de sortie de la station balnéaire.


Chapitre final : Indian Summer


Quelques mois plus tard 


Le vieil indien marchait entre les bungalows en plastique laissés à l’abandon depuis ce funeste jour de juillet. L’automne faisait déjà jaunir les feuilles accrochées aux arbres, bientôt elles viendraient recouvrir presque entièrement le sol d’un épais tapis rouge sang, tel un écho calme et serein de Nogowak. L’homme se dirigea ensuite vers la plage de sable blanc. Il ne restait plus grand chose de la station balnéaire rêvée par Dereck Monroe. Ici, quelques squelettes de toboggans formaient d’étranges structures fantomatiques, plus loin, l’enseigne du Burger 2000 était plantée comme une flèche sur la plage et puis, spectre parmis les spectres, il y avait la coque éventrée du White Shark Special. Tous étaient les ultimes témoins de la colère destructrice et meurtrière de Nogowak. 


Une fois arrivé au milieu de la plage désolée, le vieil indien décrocha de sa ceinture un petit pochon de cuir noir décoré d’une représentation naïve de la créature du lac. L’homme y plongea la main pour en sortir une poignée de poudre rouge qu’il jeta sur sol, dans un geste ample et gracieux. Puis, silencieusement, il s’assit par terre et ferma les yeux durant de longues minutes. 


Lentement, un autre homme s’aidant d’une canne pour se déplacer s’approcha de lui et posa la main sur son épaule.


- Alors ?

- Nogowark est endormi.

- Il ne reviendra pas ?

- Cela dépendra de vous. Maintenant que nous avons offert aux ancêtres Mojaves un endroit où reposer en paix et tant que vous laisserez vivre le lac Ruby, il ne reviendra pas.

- Je doute fort que qui que ce soit ait envie de remettre les pieds ici un jour…

- Je ne serais pas aussi catégorique que vous monsieur Affligan.

- Puis-je vous poser une dernière question ?

- Allez-y…

- Quel est votre nom ?

- Mon nom n’a strictement aucune importance…


Après avoir laissé le vieil indien méditer seul sur la plage, Carl Affligan, l’unique survivant du naufrage du White Shark Special, se dirigea vers les portes de sortie de l’ancienne station balnéaire, où l’attendaient son bon vieux pick-up et la Chevrolet Chevelle SS rouge à bandes blanches de Clyde et Debbie.


- C’est bon, vous pouvez partir en paix, Nogowak s’est rendormi. 

- Merci pour tout Carl.

- Arrête ton char fiston…

- Ce que vous avez fait pour nous, Denise et toi, c’est… 

- C’est la moindre des choses... Et vous n’êtes pas obligés de partir si vite, je sais que le petit ne fait pas encore ses nuits, mais…

- Arrête Carl. Tu sais bien que ça n’a absolument rien à voir. Notre tante nous attend à Serlingtown.

- Viens là ! Carl passa la tête par la fenêtre ouverte de la voiture et embrassa Clyde sur la joue tout en lui serrant l’épaule. Debbie mon ange, viens par ici que je t’embrasse aussi !

- Debbie, lâche ton Spiderman et dis au revoir à tonton Carl !

- J’ai pas envie. Debbie releva la tête de son livre, les yeux pleins de larmes, puis ouvrit la portière passager avant de courir se blottir dans les bras de Carl. J’ai pas envie de partir… 

- Il le faut ma chérie. Tu as entendu ton frère… et puis on viendra vous voir chez ta tante, c’est promis mon petit coeur. Une dernière chose Clyde, sois prudent avec cette caisse, vu le moteur qu’on a collé sous le capot, faudrait pas que tu aies des ennuis avec mes homologues de Serlingtown.

Clyde hocha simplement la tête avant de tourner le contact.


Debout devant son pick-up, le coeur lourd, Carl Affligan regardait les feux arrières de la Chevelle disparaître derrière l’horizon.


Notes manuscrites du docteur Oscar Lazarus : Aujourd'hui, si vous passez à proximité de l’ancien camping du Ruby Lake Fun Camp et que vous regardez au travers des fenêtres poussiéreuses des vieux bungalows en plastique, vous risquez d’avoir une sacrée surprise. Il se peut que vous tombiez nez à nez avec des squelettes humains figés dans un quotidien de vacanciers. Certains jouent aux cartes, d’autres lisent des livres, d’autres encore, plus simplement, font la sieste. Surtout ne vous avisez pas de les déranger, au risque de raviver la colère de Nogowak, car vous vous trouvez en plein territoire Mojave, dans un cimetière d’un genre, disons, très particulier.


EAT OR HIT

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