SAISON 1 - EPISODE 13 (FINAL)



Aujourd’hui, c’est avec nostalgie que je vous accueille mes petites fistules, car c’est notre ultime voyage à l’intérieur du Vestibule de l’enfer, non ce n’est pas ça, du Building de l’effroi, non ce n’est toujours pas bon, de la Maison des sévices, houla encore moins, ça c’est une autre lecture pas du tout recommandable… Il s’agit bien entendu de notre ultime voyage à l’intérieur de La Cabane de la peur !!!!

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Marre des sempiternelles formules all inclusive dans des hôtels faussement chics de Bulgarie ou de Croatie ? Marre des plages espagnoles infestées de touristes allemands suintant la Wurst et la Bitburger, ras le bol aussi de Center Park et de son exotisme toc ? Vous recherchez l’aventure, la vraie ? Ce guide est fait pour vous ! Il répertorie, pour votre plus grand plaisir, les meilleures adresses insolites de la planète. Si vous ne craignez ni les démembrements, ni les gros animaux dangereux, ni même la mort, ce qui suit devrait vous ravir. 

Une exclusivité CABIN OF FEAR TRAVEL en partenariat avec le SERLINGTOWN MORNING.

CRYSTAL LAKE CAMP, USA

Au cœur d’un parc naturel absolument splendide comme il n’en existe qu’aux Etats-Unis, se trouve le camp de Crystal Lake. Idéal pour les parents qui souhaitent ce qu’il y a de mieux pour leur progéniture, le camp de Crystal Lake c’est avant tout un personnel jeune, dynamique et impliqué, mais aussi tout le confort moderne allié au dernier chic rural. Les activités, principalement nautiques, y sont diverses, nombreuses mais toujours fun !

Attention cependant, méfiez-vous de Jason Voorhees, le serial killer zombifié du lac et de sa petite maman.

Notre note:  3 Machettes sur 5

AMITY ISLAND, USA

Jolie station balnéaire située dans l’état de New-York, l’île d’Amity est parfaite pour qui souhaite se décontracter sur le sable chaud, juste bercé par le son des vagues de l’océan Atlantique. Idéal pour les surfeurs donc ! Cette sympathique petite bourgade ouverte au tourisme a su conserver toute son authenticité. Pas de grabuge à Amity, Martin Brody le chef de la police veille au grain.

Attention cependant, les eaux d’Amity accueillent un gigantesque requin blanc appréciant grandement la chair humaine.

Notre note: 4 Mâchoires sur 5

SPRINGWOOD, USA

Vous souhaitez passer vos vacances dans la peau d’un.e Américain.e moyen.ne, ne cherchez pas plus loin, cette destination est faite pour vous. Via notre partenaire Springwood Vacation, nous vous proposons, en location, une formidable demeure située au 1428 Elm Street. Ce vaste pavillon de banlieue dispose non seulement d’un large séjour, de trois chambres à coucher, d’une salle de bain dotée d’une baignoire profonde, mais aussi d’une chaufferie très puissante en cas de mauvais temps.

Attention cependant à ne pas fermer l’œil de la nuit, sans quoi Freddy Krueger, l’entité diabolique des lieux, vous coupera en deux…

Notre note: 3,5 Griffes du cauchemar sur 5

PITTSBURGH, USA

Pittsburgh n’est pas seulement la seconde plus grande ville du Commonwealth de Pennsylvanie, c’est aussi la capitale mondiale du mort-vivant, plus communément appelé zombie. Durant la seconde moitié du vingtième siècle, cette métropole a subi plusieurs fois les assauts de ces rôdeurs en putréfaction, amateurs de chair fraîche. Via notre partenaire local, Romero Corp, nous vous proposons un stage de survie non simulé en plein cœur de l’apocalypse zombie. Vous débarquerez ainsi en hélicoptère, accompagné de votre groupe d’ami.e.s, sur les toits d’un grand centre commercial local. La suite de l’histoire ne dépendra que de vous ! Ne l’oubliez pas, tous les coups sont permis !

Attention cependant, toute morsure entraîne une contamination et toute contamination est irréversible. Vous deviendrez alors tacitement un zombie employé par Romero Corp.

Notre note: 5 Tom Savini sur 5

TITTY TWISTER, Mexique

Vous êtes plutôt du genre oiseau de nuit, toujours à faire la fête jusqu’aux petites heures du matin ? Cela tombe bien, nous avons l’adresse parfaite pour vous. Un charmant petit club situé dans la campagne mexicaine, non loin de la frontière avec les Etats-Unis. Le personnel affable de ce bar de nuit, portant le doux nom de Titty Twister, sera ravi de vous accueillir du crépuscule jusqu’à l’aube. La musique est bonne, interprétée par un orchestre maison et la décoration atypique. Mais surtout, ne manquez pas le numéro d’effeuillage de Satanico Pandemonium, un moment inoubliable.

Attention cependant, malgré la chaleur ambiante, optez plutôt pour le col roulé et veillez à ne pas vous couper, les autochtones ont un fort penchant pour le Bloody Mary.

Notre note: 3,5 Nosferatu sur 5

ODO ISLAND, Japon

Dépaysement garanti. Osez l’aventure insulaire sur cette petite île au large du Japon. Les habitants y sont chaleureux et aiment partager leur culture ainsi que leurs connaissances ancestrales. La magnifique île d’Odo est aussi réputée pour ses nombreuses espèces endémiques, avis aux zoologues amateurs.

Attention cependant, depuis 1954 l’île d’Odo est régulièrement attaquée par une sorte de lézard géant que les locaux nomment Gojira, plus connu en Occident sous le mignon sobriquet de Godzilla. 

Notre note: 4 Kaijū Eiga sur 5

LE MAINE, USA

Situé dans la partie la plus septentrionale de la Nouvelle-Angleterre, le Maine est la destination idéale pour un séjour paisible et reposant. Cette région des Etats-Unis est parfaitement adaptée à ceux qui ne supportent pas les tumultes de l’été, il y fait frais, même en plein mois d’août. Pour votre périple entre Castle rock, Ludlow et Derry, notre agence locale vous propose un grand choix de voitures anciennes, notamment une très belle Plymouth Fury rouge de 1958 parfaitement restaurée. Si d’aventure l’architecture post Reagan ne vous sied guère, un superbe bazaar ayant pignon sur rue vous attend à Castle rock. Leland Gaunt, son aimable propriétaire, saura dénicher l’objet de vos rêves pour un prix dérisoire.

Attention cependant, si le centre ville de Derry fut intégralement reconstruit dans les années 80, il n’est pas rare d’y entendre, à la tombée de la nuit, d’étranges appels provenant des avaloirs d’égout. Attention également, certaines choses ne sont pas ce qu’elles semblent être, par exemple une Buick 8 pourra avoir l’apparence d’un voiture standard mais être en réalité un portail vers un autre monde. Attention enfin, si par hasard lors de votre périple vous passez devant un vieux « simetierre » indien, surtout n’y enterrez pas votre animal de compagnie, ni votre jeune enfant défunt.  

Notre note: 5 Grippe-Sou sur 5

FLORAC, France

Et pourquoi ne pas oser la France ? Dans le Languedoc-Roussillon, se trouve la charmante commune de Florac, destination prisée des scouts de ce beau pays. Parents, vous savez ce qu’il vous reste à faire ! Inscrire vos enfants à cette ancienne institution qui saura, bien entendu, leur apprendre à faire un nœud coulant, mais aussi reconnaître les champignons et les pervers sexuels. Jean-Baptiste Foucret, notre chef scout, est expérimenté, fort de ses fonctions d’ancien flic, de père Noël et d’agent de la Gestapo, il remettra dans le droit chemin même les plus têtus des garnements.

Attention cependant, les bouseux de Florac peuvent se montrer un peu trop réceptifs à la venue de jeunes gens dans leur paisible hameau. Avez-vous entendu parler du film Délivrance?  

Notre note: 2,5 Adolfo Ramirez sur 5

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CABIN OF FEAR TRAVEL, des vacances qui tuent !*

* Ceci n’est pas qu’un simple slogan publicitaire. Cabin Of Fear Travel, Romero Corp et Springwood Vacation déclinent toute responsabilité en cas de démembrements, éviscérations, attaques d'animaux dangereux (mutants ou non) et contaminations de toutes sortes.  

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SNACKER’S


Snacker’s, c’est le point de chute où se retrouvent les paumés, les bouffeurs de bitume et les épaves de fin de soirée qui ont la dalle. Un petit snack de campagne situé au bord d’une route déserte, un faux Diner à l’américaine en dehors de tout, mais surtout au milieu de nulle part, on y sert des frites trop salées et des hamburgers pas terribles à la viande douteuse. Mais c’est le seul endroit toujours ouvert par ici. Un microcosme étrange à la faune atypique. Et je ne vous parle pas uniquement des clients. La patronne, une petite vieille très bavarde à la dentition hasardeuse et à l’œil fou, l’emploi du singulier n’est pas une erreur, fait régulièrement frissonner de terreur même les plus endurcis des routiers, de passage dans son rade. Le “cuisinier”, lui, est un colosse difforme d’au moins deux mètres vêtu d’une blouse crasseuse, constamment tâchée de sang, ce qui est plutôt étonnant venant d’un mec qui ne cuit que des steaks hachés surgelés. Avec Billy, nous y sommes allés une première fois par hasard, une nuit de fringale indomptable et bien que nous ayons très mal mangé, nous y retournons régulièrement depuis. Pour le décor, pour le folklore, mais surtout pour les histoires flippantes de la patronne, qui, quand elle vous les raconte, prend des allures de Gardien de la crypte, option bouseux consanguin. Et qu’importe si des rats rôdent autour des poubelles.

31 octobre 2017, 22 h 30

“Alors les jeunes, je vous sers quoi ce soir ?” Toujours la même question qu’elle nous lance comme par habitude la vieille, alors qu’elle connaît d’avance la teneur de notre commande. “Deux cheeseburgers avec frites et deux Coca-Cola, moitié light moitié normal, on commence un régime” qu’il lui répond Billy, visiblement en grande forme. Je ne sais pas d’où il sort son affaire de Coca ce con, mais c’est bien joué, ça la fera cogiter pour une fois la patronne. Même si elle n’apprécie que moyennement l’impertinence du grand niais fier de sa connerie, la vieille se met au travail, l’œil noir. C’est à ce moment que j’ai capté le détail qui tue. En plus de la superbe décoration d’Halloween qui rend son rade encore plus flippant qu’à l’accoutumé, Louvelda (pas certain que ce soit son vrai prénom, je partirai plutôt sur Gertrude ou Ruth) nous a sorti le grand jeu, en remplaçant son habituel œil de verre par un autre, plus de saison, au motif de Jack-o’-Lantern.

“ En attendant que Fétus termine de cuire vos steaks, vous voulez que je vous raconte une petite histoire les jeunes ?”

J’allais oublier, ce gros gars de plus de deux mètres à la blouse sale faisant office de cuisinier se prénomme Fétus. Un soir, la vieille nous a expliqué que le “pauvre môme” était né prématuré, et que du coup, sa “douce maman”, ne sachant pas si le gamin survivrait avait refusé de lui donner un prénom digne de ce nom. Pour ne pas trop s’attacher ou un truc dans le genre. Enfin bref, Fétus s’est accroché à la vie mais n’a pas eu les honneurs d’un véritable prénom, puisque sa génitrice ne s’est finalement pas attachée à lui. Fétus n’a jamais dit un seul mot de toute sa chienne de vie.

“ Oh Louvelda ma belle, tu sais bien que nous ne venons pas ici pour la bouffe, mais pour tes histoires. Alors oui, volontiers.” Et voilà que pendant que je vous expliquais le topo, ce con de Billy a tenté de rattraper sa vanne de merde en faisant du charme à la vieille. Tout en lui rappelant bien que sa bouffe c’est de la daube. Il est sympa Billy quand il veut.

“ Très bien les enfants. Alors frissonnez mes pustules ! Car nous allons débuter cette grande soirée d’Halloween par une gentille petite histoire de poltergeist anglais, j’ai nommé: Les Esprits frappeurs d’Enfield !” lance t-elle avant de couper les néons du plafond pour mieux soigner son effet d'annonce. 

C’est donc à la lumière des bougies, faisant scintiller son œil de verre, que Louvelda, pleine de fougue, entame son récit de fantômes rosbifs. 

31 octobre 2017 23 h 30

“ C’est pas Conjuring 2, qu’elle vient de nous raconter ?
– Je crois bien, me répond vaguement Billy, trop occupé à dévorer son cheeseburger avec un appétit peu commun.
– Si ça se trouve toutes les histoires qu’elles nous a racontées jusqu'ici, c’est simplement des résumés de films. Le mec poursuivi par un camion fou, l’épidémie de Zombies à Pittsburgh à la fin des années 70 ou encore l’attaque de loup-garou à Londres. Je suis un peu déçu d’un coup, pas toi ? Oh, tu m’écoutes ?
– Putain c’est trop bon ! Le burger ! Il n’a rien à voir avec la merde qu’elle nous sert d’habitude, la viande est incroyable ! Juteuse, savoureuse et tendre. Tu ne manges pas ? Je peux avoir le tien alors si tu ne manges pas ? Je peux ? ”

Dîner avec mon pote changé en animal vorace m’a coupé l’appétit. Je lui tends mon burger qu’il m’arrache presque instantanément des mains, avant de l’engloutir encore plus vite que le précédent. “C’est une blague ou quoi ? Si tu veux me filer les jetons pour Halloween, c’est réussi ! Et puis ça n’a pas l’air si succulent que ça, le steak dégouline de sang au point d’imbiber le pain comme une éponge. Comment peux-tu avaler ça ?” Aucune réponse, juste le bruit animal d’un carnivore aux pupilles dilatées. Billy a cependant raison sur un point, ce n’est pas la viande surgelée habituelle que Louvelda nous sert ce soir. J’observe Fétus depuis un bon moment, il fait des allers-retours incessants vers la chambre froide. Et chaque fois, en tendant bien l’oreille, je peux entendre le bruit sourd de l’impact de la lame dans la chair lorsqu’il découpe la viande. “On devrait partir, ce n’était pas une si bonne idée de se pointer ici ce soir.” Aucune réponse, juste ce foutu bruit animal…

“ Vous n’allez pas déjà partir ? Notre grande soirée d’Halloween ne fait que commencer. Il y a encore plein d’histoires et de surprises qui vous attendent !
– Euh… Louvelda, je suis désolé mais nous devons vraiment y aller, nous…
– Un autre cheese s’il te plait ! 
– Très bien mon petit Billy, toi au moins tu as de l’appétit, ça fait plaisir. Je demande à Fétus de te préparer ça tout de suite, dit-elle en me lançant un (demi) regard réprobateur.
– Merci Louvelda, tu es un amour… lâche Billy avec un large sourire.
– Putain, mais à quoi tu joues ? Tu ne vois pas qu’il y a un truc qui déconne !
– Mais détends toi, je veux juste un dernier cheeseburger et puis on se casse, promis. Je ne comprends pas, d’habitude c’est justement l’aspect creepy de ce rade minable qui te plait.
– Je sais... mais ce soir je ne suis pas à l’aise, j’aimerais vraiment partir…
– Et voilà ! Un cheeseburger bien saignant, tu vas te régaler mon petit Billy. Bon les jeunes, c’est pas tout, mais êtes-vous prêts à frissonner avec une nouvelle histoire de mon cru ? 
– Elle parle de quoi celle-ci ? demande Billy sans même prendre la peine d’avaler l’énorme bouchée qu’il vient d'entamer.
– D’un homme qui tue des enfants dans le monde des rêves. Une histoire vraie, je précise.”

Même cinéma, le rade est plongé dans le noir, tout ça, et madame se met à nous raconter, le plus fidèlement possible, Les Griffes de la nuit.

1 novembre 2017 0h30

AAAAAAHHHHHHH!

Un cri vient de retentir dans les toilettes, audible malgré les bruits ambiants et la radio qui nous balance du Meat Loaf à fond dans les vieilles enceintes fatiguées. Un cri féminin il me semble, façon Jamie Lee Curtis dans Halloween.

“ Tu as entendu ?
– Non quoi ? Tu devrais vraiment prendre un cheeseburger, je te jure, c’est trop…
– Ouais c’est ça.”

Billy doit être à son septième cheese, je crois, j’ai arrêté de compter. En regardant tout autour de moi, je comprends soudainement que je ne suis pas paranoïaque. Quelque chose ne tourne pas rond dans ce putain d’endroit. Un cri vient de retentir et personne ne remarque rien. Ils dévorent tous leurs burgers sanguinolents, le regard fou, avec un appétit qui semble impossible à rassasier. Louvelda s’active comme une diablesse: un burger avec frites par là, double steak pour madame, supplément bacon pour monsieur. J’ai l’impression d’être dans un cauchemar, un vrai, pas dans une des putains d’histoires de la vieille ! Et puis ce bruit, ce bruit horrible que font les gens qui mâchent avec la bouche ouverte. Ce foutu bruit qui résonne dans ma tête ! Je regarde Billy qui, bien entendu, mâche avec la bouche ouverte, un filet de sang dégoulinant aux coins des lèvres. J’ai à la fois envie de gerber et de me crever les tympans.

AAAAAAAAAAHHHHHHHHH!

Deuxième cri, encore plus fort que le premier. Je regarde autour de moi. Aucune réaction. Bon, cette fois j’y vais, peu importe ce que je trouve là-dedans. “ Pourvu que ce soit un couple en train de baiser, pas un maniaque psychopathe cannibale, pourvu que ce soit un couple en train de baiser, même de manière chelou, pas un maniaque psychopathe cannibale, pourvu que…” Voilà la seule pensée qui me vient à l’esprit en parcourant les quelques interminables mètres qui séparent ma banquette de la porte des toilettes. Une sorte de mantra débile sensée me rassurer mais qui ne fait que renforcer, chaque fois un peu plus, la certitude de tomber sur un tueur cannibale adepte de jeunes filles en fleur, œuvrant dans les gogues de chez Snacker’s !

“ Eh petit ! Tu vas où comme ça ?!
– Euh… euh, je vais aux toilettes Louvelda, c’est le Coca, moitié light moitié normal, qui me tape sur la vessie.
– Tu ne vois pas que c’est occupé ! Va te rasseoir petit, je t’offre un dessert... avec une histoire en prime. Il y a des zombies et un bunker, tu vas adorer !
– Putain, mais je connais le scénario de Day Of The Dead, il se passe quoi dans les chiottes espèce de vieille dégénérée !?
– Ecoute-moi bien, d’abord tu vas te calmer et retourner t'asseoir, et ensuite, je vais t’offrir une part de Cheesecake ! Allez mon petit, retourne à ta place, ça vaut mieux pour tout le monde.”

Bien plus tard

J’aurais aimé vous dire que j’ai joué les héros, vous dire que j’ai sauvé la fille comme dans un film à la con où la virilité semble être la plus grande des qualités. J’aurais aimé vous dire que tout s’est parfaitement bien terminé, ou encore que rien de cela n’était réel, simplement le produit de mon imagination. Que les cheeseburgers étaient divinement délicieux et pas si saignants que ça. Mais la vérité est beaucoup moins glorieuse. Nous ne sommes pas dans un film et le réel dépasse souvent froidement la fiction. Il n’y a pas eu de grand frisson ni de climax épique. Et même si ce que j’ai vu m’a retourné le cœur de dégoût, c’est la tristesse, au final, qui a tout emporté.

“ Elle lui en a trop fait voir…” c’est ainsi que Louvelda justifia l’acte de Fétus. Simplement, “Elle lui en a trop fait voir”.

Vous vous demandez sans doute d'où provenait la viande, et vous avez raison de vous en inquiéter. Les délicieux steaks qui ont fait la gloire de Snacker’s ce soir-là provenaient de la maman de Fétus. J’entends par là, que son corps sans vie était entreposé dans la chambre froide, Fétus y taillait des parts, directement dans la chair, avant de les passer au hachoir. Il a fait ça durant tout le service. Fétus justement, ce triste colosse difforme aux pieds d’argile tout aussi difformes, n’en pouvait plus d’une vie injuste faite de brimades quotidiennes, constamment moqué et torturé depuis sa naissance par une mère toxique. Je ne sais pas quel est le degré d’implication de Louvelda dans cette histoire, ce que je sais en revanche c’est la bienveillance dont elle a toujours fait preuve à l’égard de son cuisinier.

Fétus n’a jamais dit un mot de toute sa chienne de vie, il a simplement hurlé. Deux fois.

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TROMAVILLE


“ Docteur ?
- Je vous en prie, Artémus, entrez, ne soyez pas timide !
- Comment savez-vous qui je suis ? Je ne devais arriver que demain matin !
- Le costard, petit, le costard, ça ne fait pas très couleur locale, va falloir y remédier.”

Passé la surprise, le jeune Artémus Jonas pénètre dans le cabinet médical qui sera bientôt le sien. Un étrange endroit poussiéreux, qui, à bien des égards, ressemble plus à un cabinet des curiosités, rétif à la médecine moderne, qu'à un véritable cabinet médical digne du 21ème siècle. Si l'épais tapis aux motifs arabisants ainsi que les meubles anciens offrent, dans un premier temps du moins, la sensation d'un accueil chaleureux, le malaise arrive dès que le regard se pose sur les bocaux contenant toutes sortes de monstruosités, sur les chimères empaillées ou encore sur la collection d’insectes épinglés. D'un coup, Artémus se souvient de l’école de médecine et du visage blême et incrédule de son mentor, le jour où il lui avait annoncé son désir de reprendre, une fois son diplôme en poche, le cabinet du vieux Dr Lazarus. Car pour lui, jeune médecin idéaliste, même un trou paumé comme Tromaville se doit d'avoir son propre généraliste.

“ Je dérange sans doute, je vois que vous n'avez pas encore eu le temps d’emballer toutes vos affaires... lance poliment le jeune médecin, afin d'éviter de devoir dire à l'ancien de dégager tout son merdier le plus rapidement possible.
- Oh ça ! Je vous le laisse. Tout comme on me l'a laissé à mon arrivée, il y a bien longtemps.
- Dans ce cas, je m’en occuperai moi-même ! Sans vouloir vous offenser, Dr Lazarus, cela manque cruellement de modernité.
- Vous ne m'offensez nullement jeune homme, par contre je vous déconseille fortement de déplacer quoique ce soit dans ce cabinet. Certaines choses sont, disons, immuables.
- Si ce n'est que ça, les patients s’habitueront à la nouvelle décoration. Un peu de nouveauté ne fait jamais de mal.
- Ce n'est pas tant les patients que le lieu lui-même qui ne tolérera aucune modification. De plus, chaque objet a son importance. Combien m’ont apporté bien des réponses à des cas en apparence impossibles. Ne les négligez pas Artémus, sinon vous ne survivrez pas à Tromaville bien longtemps. Jamais un endroit n’a aussi bien porté son nom.
- Merci pour ces précieux conseils Dr Lazarus, mais je ne suis pas quelqu’un de superstitieux, ni du genre à verser dans l'ésotérisme. Donc si ces objets ont une valeur affective pour vous, n’hésitez pas à tout emporter. Le ton du jeune médecin se fait soudain plus cassant.
- Vous ne semblez pas comprendre, mais cela viendra. Prenez l’un des cartons d'archives qui se trouve sur l'étagère à côté de vous et apportez-le moi, je vous en prie.”

Le simple fait de s’emparer d’un des cartons fît s’élever un épais et lourd nuage de poussière dans la pièce. Malgré le culte que semblait vouer le Dr Lazarus à son curieux bestiaire, le maintenir propre n’était visiblement pas sa priorité principale.

“ Et maintenant ?
- Posez-le sur le bureau...
- Très bien, souffla Artémus, c’est comme si c’était fait.
- Vous vous demandez sans doute, ce que contient ce carton ?
- Les dossiers des patients, du moins je l'espère…
- C’est un peu plus compliqué que ça.
- Comment ça, je ne vois pas ce qu’il y a de compliqué ! Sont-ce, oui ou non, les dossiers des patients ?
- D’une certaine manière oui, prenez-en un au hasard. Vous verrez par vous-même.
- Parfait, soupira Artémus tout en se saisissant du premier dossier venu. Voyons ce que nous avons- là, “Filière locale” ? Ce n’est pas le nom d’un patient ça ?
- Non, bien sûr que non, mais c’est le nom que j’ai donné à une histoire qui est arrivée à l’un de mes plus fameux patients.
- Le nom que vous avez donné ? Je suis un peu perdu, je dois bien l’avouer...
- Il m’est arrivé tant de choses, absurdes, impossibles, tragiques, violentes, mais toujours très cinématographiques ou romanesques depuis mon arrivée à Tromaville, que j’ai décidé de présenter mes dossiers comme tels. Comme des nouvelles pour ainsi dire.
- Intéressant…
- Celui-ci, “Filière Locale” est particulièrement tragique et plutôt récent. Si ma mémoire ne me fait pas défaut, les faits se sont déroulés durant la nuit d’Halloween en 2017, c’est bien ça ? 
- En effet, c’est ce qu’il y a écrit sur l’entête du dossier.
- Vous voyez… je ne suis pas encore totalement sénile !
- Personne n’a dit ça.
- Cet épisode sanglant a eu lieu chez Snacker’s, un faux Diner un peu toc situé en périphérie de Tromaville. Vous avez dû passer devant en venant, si vous êtes arrivé par Brahms. 
- Très juste, je m’y suis même arrêté pour déjeuner, le personnel y est pour le moins atypique… Mais la viande de mon cheeseburger était particulièrement bonne !
- Aïe, dans ce cas, vous ne devriez pas lire ce dossier-là. Choisissez-en un autre, petit conseil d’ami.
- Vous m’inquiétez Dr Lazarus, que contient ce dossier qui soit si dérangeant ?
- Disons que… j'espère que vous avez l’estomac bien accroché Artémus… la viande vient d’une filière vraiment, vraiment locale.
- Je commence déjà à avoir des hauts-le-cœur…
- Vous avez sans doute remarqué le cuisinier, un certain Fétus ?
- Pardon ? Le golgoth difforme en cuisine, il s'appelle Fétus ? Quelle mère donnerait un prénom pareil à son fils ?
- Le genre de mère que l’on cuisine en cheeseburger…”

D’un bond, le jeune médecin s'élança hors de sa chaise et quitta la pièce à toute allure, les mains comprimant sa bouche si fort qu’il en avait les phalanges blanches. Ne sachant pas où se trouvaient les sanitaires, il fila vers la rue afin de délester son estomac du fameux cheeseburger. 

“ Enfin de retour… 
- Désolé d’avoir été si long Dr Lazarus, mais…
- Ne vous excusez pas, j’ai eu le même genre de mauvaises expériences à mon arrivée à Tromaville, mais on s’y habitue relativement vite. Tenez, je vous ai servi un petit verre d’Armagnac. Histoire de digérer cette histoire, si j’ose dire.
- Je ne bois pas habituellement, mais là, je ne dis pas non !
- Là encore, j’étais comme vous en arrivant à Tromaville. 
- Dans ce cas, laissez aussi le bar en partant. Le rire forcé d’Artémus Jonas avait quelque chose de résigné que le vieux médecin nota avec tristesse.
- Cela va de soit mon jeune ami, c’est le moins que je puisse faire. Il y a aussi quelques belles bouteilles de porto à la cave...
- Et donc ! Au suivant ! “Rififi au Coco-Brahms-Original” ? Quel titre !
- Dites donc, vous avez la main chanceuse ! Le Coco-Brahms-Original, CBO pour les intimes, la fierté effeuillée de Willoughby ! Un club de strip-tease qui périt dans les flammes de l’enfer, la même nuit où disparut tout un bivouac de scout du coin.
- Incroyable…
- Je vous passe les détails glauques, vous lirez ça plus tard, mais si vous avez toujours eu envie de voir un mec se faire littéralement bouffer les parties intimes par un lapin carnivore, jetez un œil aux photos du coroner… ça vaut le détour !
- Je dois dire que la proposition ne manque pas de piquant. Artémus ricana bêtement, lui qui ne buvait jamais, était déjà sous l’emprise de l’Armagnac. Ils sont tous comme ça vos dossiers ?
- Pour la plupart… c’est Tromaville et ses environs qui sont ainsi. Le diable n’y passerait pas ses vacances !
- Voyons voir ça… “Massacre Road”, vous avez vraiment l’art du titre qui interpelle mon vieux ! Dites-moi tout.
- Il semblerait que l’Armagnac s'enthousiasme à votre place Artémus, vous aurez tout le temps de lire ces dossiers après mon départ. D’ailleurs, puisque vous êtes arrivé un jour plus tôt, je crois bien que je vais m’en aller, moi aussi, un jour plus tôt…
- Quoi déjà ?
- Je ne vais pas vous mentir Artémus, je ne regrette rien de mes années passées à Tromaville. Mais je ne rêve que d’une seule chose, là maintenant, me tirer de ce bled à la con !”

Sans un mot, ni même un regard en arrière, le vieil homme chargea sa valise dans la malle arrière de sa Facel Vega Excellence d’un blanc immaculé, puis s’installa derrière le volant et tourna la clé de contact. Le jeune Artémus regarda le monstre d’acier filer dans les pâles ombres du soir, avant de disparaître à jamais. L’automne allait bientôt tomber sur Tromaville.


EAT OR HIT



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