SAISON 1 - EPISODE 12



N’avez-vous jamais frissonné en regardant le ciel étoilé tout en songeant aux sombres créatures qu’il abrite ? Vous allez pénétrer dans un monde qui distord le temps et l’espace, un monde où la réalité peut prendre ses distances à chaque instant. Bienvenue dans le monde de La Cabane de la peur...

LA LONGUE ATTENTE DE LA SENTINELLE SOUS LA NEIGE


Je regarde par la lucarne creusée dans l’épais béton armé à la surface du Bunker. Je ne fais que ça, c’est mon boulot. J’ai pris mon quart au début des années d’hiver, il y a bientôt dix ans, laissant derrière moi les autres survivants. Sentinelle, c’est généralement le sort qui est réservé à ceux qui n’ont plus rien, ceux qui n’ont plus d’attaches familiales, plus de femme, plus de mari, ni de proches parents. En somme, tous ceux que la grande invasion a déjà rompu à l’exercice de la solitude forcée. Les seuls contacts que les sentinelles ont encore avec la “civilisation” se font par communication radio, uniquement pour les alertes et les urgences, et une fois tous les deux mois de manière physique avec les “livreurs” lors des ravitaillements en vivres.   

Il y a longtemps que les foreurs ont foutu le camp. Une fois les ressources énergétiques de la planète à sec, ils ont largué les amarres et sont repartis comme ils sont apparus. Pour eux, les humains ne valaient pas mieux que des insectes. Ils n’ont d’ailleurs pas cherché à nous éliminer, sauf quand nous nous trouvions sur leur chemin. Bien sûr, ils répondaient à nos attaques armées avec véhémence, comme on brûle une fourmilière ou asperge d’insecticide une araignée gênante. Nos attaques n’étaient d’ailleurs guère plus efficaces sur les foreurs que des piqûres de moustiques. Une légère gêne tout au plus. Ironie suprême, l’arme nucléaire, notre fleuron, n’a fait que rendre notre planète moins hostile pour eux, et bien plus meurtrière pour nous. 

Je me souviens parfaitement de la première fois où j’ai vu de près l’un de leurs véhicules terrestres. Il faisait nuit, la ville était plongée dans le noir total, nous n’avions plus d'électricité depuis l'installation d’un forage dans les plaines en périphérie de la métropole, les pillages étaient alors devenus monnaie courante. Je montais donc la garde sur le toit de mon immeuble, contemplant ébahie l’incroyable spectacle que m’offrait la voie lactée, quand l’un de ces monstres d’acier arachnéens a frôlé ma tête. Il devait mesurer une vingtaine de mètres de hauteur et émettait un bruit strident de frottement métallique à chaque fois que l’une de ses pattes bougeait. Les étoiles se reflétaient sur l’acier brillant de sa carcasse, et à la place de l’abdomen de l’araignée se trouvait le poste de pilotage, éclairé par une intense lumière verte. A l’intérieur on pouvait deviner les silhouettes massives de deux foreurs, que je ne saurais vous décrire avec plus de détails. Cette nuit-là, j’ai aperçu notre futur. Un futur monstrueux qui marchait sur la ville sans le moindre effort et sans même considérer, ne serait-ce qu’un seul instant, la vie qui s’y trouvait. 

Il y eut bien sûr des opérations de résistances populaires qui se sont montées spontanément afin de saboter les stations de forages, mais les pertes furent énormes. Pour une victoire, combien de défaites ? Certains pays ont bien tenté une approche plus collaborative avec les foreurs, mais ces vaines tentatives pacifistes furent prises comme des trahisons, générant de grands conflits internes conduisant parfois à des guerres civiles. Bientôt toutes les institutions tombèrent, laissant place à la loi de la jungle, l’ordre du plus fort. Une sorte d’anarchie bestiale qui fit peut-être plus de morts encore parmi les humains que les foreurs eux-mêmes. Il parait que lorsqu’une civilisation avancée rencontre une autre plus primitive, cette dernière s’autodétruit inexorablement. C’est exactement ce qui s’est passé. 

D’autant que les foreurs possédaient une arme redoutable et parfaitement inespérée, la graisse dont ils se servaient pour lubrifier la machinerie de leurs puits de forage. Une épaisse mélasse orange à l’odeur sucrée qui semblait attirer les humains, comme la lumière d’un lampadaire attire les moustiques les soirs d’été. Ils s'agglutinaient tous autour des pistons pompant le sol, lapant goulûment le liquide visqueux. Leurs regards devenaient vides et leurs mouvements étaient fortement ralentis. Sous les effets de la graisse orange, les humains semblaient perdre tout libre arbitre, tels les zombies sous l’emprise des Bokors en Haïti. Nous les appelions les pluvians, comme les oiseaux qui nettoient les dents des crocodiles du Nil, de bien précieux alliés pour les foreurs. Car malgré sa lenteur, un pluvian possède la force de dix hommes. 

Je me demande parfois si cette graisse que nous avions assimilé à un lubrifiant, en écho à nos connaissances en mécanique, n’était pas, en réalité, un poison, une sorte de piège à insectes géant… Tous les scientifiques ayant étudié cette mélasse orange ont rejoint le clan toujours grandissant des pluvians, et ce malgré des protocoles stricts. 

Une fois notre planète pillée de son énergie fossile, les foreurs ont rapidement disparu, nous laissant seuls avec les pluvians. Ils ont léché la graisse des puits abandonnés tant qu’ils ont pu, avant de regagner les villes en ruines. Nous, les survivants, avions quitté les grandes métropoles depuis déjà longtemps, essayant de survivre, en petites communautés dans quelques lieux stratégiques moins contaminés par la radioactivité et l'appauvrissement des sols. Puis vint l’hiver.

Depuis je suis là, dans ce bunker camouflé en lisière de forêt. Je surveille la route au loin, toujours au travers de la petite lucarne creusée dans le béton armé. Jour et nuit. Avant nous étions deux, mais Balrog est mort un matin, il avait dix ans, c’était un bon chat doublé d’un idéal compagnon. Il me manque un peu plus chaque jour. Désormais, je me sens comme une navigatrice en solitaire sur une mer déchaînée, je ne me repose qu’en faisant des micro-siestes et crains l’horizon endormi. Parfois la nuit, au travers de mes jumelles à vision nocturne, il me semble apercevoir des pluvians en procession sur l’ancienne nationale en contrebas de la colline. Mais ce ne sont que des mirages, des pitoyables tours que me joue mon esprit afin d’entretenir ma vigilance.  

Je ne suis rien d’autre qu’une sentinelle qui attend sous la neige, peut-être ne viendront-ils jamais, peut-être seront-ils là demain.

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ROD


24 novembre, 23h45, aux abords de la commune d'Adhonfield, Oklahoma.

Redwood "Red" Forman et John "Astro" Black sont deux astronomes amateurs. Malgré le froid mordant de cette fin d'automne, ils sont dehors en train de s'adonner à leur loisir favori, scruter la voûte céleste. Ils ne le savent pas encore, mais en regardant ainsi au travers de l'objectif de leur télescope, ils se trouvent aux avant-postes d'un événement qui repoussera bientôt les limites de la réalité.

" Red, viens voir ça !
- Attends deux minutes, je n'ai pas terminé de monter mon télescope, puisqu'il faut toujours monter celui de monsieur d'abord !
- Red, il faut vraiment que tu viennes regarder ça !
- Qu’y a-t-il de si important dans le ciel maintenant, qu'il n'y avait pas la nuit dernière, dit Red en soupirant, tout en collant son œil dans l'objectif du télescope de son ami Astro. C'est quoi ce truc ?!
- On dirait bien un astéroïde inconnu.
- Astro, tu as remarqué sa trajectoire ?
- C'est pas banal n'est-ce pas... je vais chercher le Reflex dans le coffre de la voiture pour faire quelques clichés ! La postérité nous attend, je propose qu'on l'appelle Red Astro... ça claque !" Astro se dirige au pas de course vers sa DeLorean dorée garée à quelques mètres de là, sur le chemin de terre enclavant leur poste d'observation, l'appareil photo se trouvant dans la malle avant du véhicule. A peine a t-il le temps de saisir la sangle de son Nikon D750 que Red l'interpelle d'une voix inquiète.
- Astr... John ! Il fonce vers la terre ce... truc ! Je ne sais pas ce que c’est, mais ce n’est pas un astéroïde ! Il semble même ajuster sa trajectoire !" 

26 novembre, 16h38, au-dessus du point d'impact, commune de Serlingtown, Oklahoma.

RACOON NEWS 24/7 - Alerte : Serlingtown frappé par une météorite !

"Nous survolons actuellement ce qu’il reste de la ville de Serlingtown, qui a été frappée très tôt ce matin par un bolide d'origine extraterrestre. L'impact et le souffle généré par celui-ci ont complètement rayé cette commune de 30 000 habitants de la carte. Les secours sont déjà présents sur place, ainsi que l'armée accompagnée d'une délégation de spécialistes venus prélever des échantillons de ce météore. Le président Ronald Tramp a, quant à lui, déclaré sur son compte Glitcher officiel : "Les bolchéviques sont de retour, nous entrons en guerre, sans délai, contre la Russie #coldwar #godsaveamerica". Il a cependant corrigé le titre, cinq minutes plus tard avec un autre Glitch, admettant avoir fait une erreur de jugement: "Oopsy doopsy, il semblerait que ce soit bel et bien une météorite qui a percuté l'Oklahoma ce matin. #sciencesucks", avant de s'adresser directement à son homologue russe via un troisième message: "Vlad, nous maintenons notre partie de golf de samedi ? #BFF". Des militaires accompagnés de scientifiques s'apprêtent, en ce moment même, à pénétrer à l'intérieur du cratère laissé par l'impact du bolide. Comme vous pouvez le constater sur vos écrans, les images sont saisissantes, le groupe d'individus en tenue de protection a maintenant complètement disparu dans l'épaisse fumée qui stagne à la surface du cratère. Ne manquez aucune information avec Racoon News 24/7, premier sur le direct ! Le meilleur dispositif d'Amérique ! Nous revenons très vite après une courte page de publicité."

26 novembre, 19h53, dans le cratère, commune de Serlingtown, Oklahoma

En dépit de l'éclairage situé sur les casques de leurs combinaisons, c'est sans la moindre visibilité et complètement épuisés par une éreintante descente aux enfers de plusieurs heures, que les hommes et les femmes du groupe d'intervention de l'armée arrivent au centre du point d'impact. Malgré l'épais rideau de poussière, ils ne tardent pas à repérer le précieux et volumineux bolide d'un noir profond, duquel émane par endroit une très pâle et faible lumière mauve. 

" Lieutenant Connor, vous me recevez ?
- Cinq sur cinq mon Capitaine.
- Que disent les mesures de radioactivité ?
- Mon Capitaine, l'aiguille du compteur Geiger s'affole, il ne faudrait pas que l'on traîne ici trop longtemps. 
- Bien reçu Lieutenant Connor, ordonnez à l'équipe scientifique de procéder immédiatement à ses prélèvements, afin que vous puissiez tous remonter le plus rapidement possible."

Trois hommes en combinaison s'approchent du bolide, tandis que l'un d'eux braque un puissant projecteur vers ce dernier, les deux autres commencent à en attaquer la surface. Mais même leur rutilante foreuse dernier cri, habituellement utilisée dans les mines de diamants, s'avère bien inutile face à la robustesse inédite de ce météore venu d'outre-espace. Au bout de quelques minutes, alors que le précieux outil a rendu l'âme, sans même avoir causé la moindre égratignure de surface, un fracas strident résonne tel une alarme, ricochant sur les parois de la cavité. La terre se met à trembler de plus en plus fort à mesure que l'assourdissante plainte augmente. Enfin, le bolide se fend, et, à la manière d'un volcan en éruption, un épais rayon gamma de couleur mauve en jaillit, grillant tous les appareils électroniques du groupe d'intervention en une fraction de seconde. La radioactivité à l'intérieur du cratère augmente tout aussi subitement, atteignant très rapidement des sommets fatals à tout être humain. 

Tout n'est que mort et désolation lorsque le bolide, ouvert comme un œuf, laisse s'échapper un gigantesque reptile d'environ vingt mètres de long. L'animal d'un autre monde est recouvert d'écailles tranchantes d'un noir aussi profond qu'un ciel sans étoiles, sa gueule est fine et élancée comme celle d'un lézard, mais le sommet de son crâne est recouvert de piques dressées comme des seringues, desquelles perle un liquide de la même couleur mauve que le rayon gamma. Enfin, ses yeux de varan d’un vert phosphorescent percent sans mal l'épais rideau de poussière. Attiré par le chaos régnant à la surface, le reptile s'élance, écorchant la terre de ses quatre pattes pourvues de longues griffes acérées.

26 novembre, 21h17, au-dessus de la banlieue de Serlingtown, Oklahoma

RACOON NEWS 24/7 - Alerte : Le monstre attaque !

“Nous survolons actuellement les vestiges de la proche banlieue de Serlingtown. Il y a une demie-heure, un gigantesque monstre, que les réseaux sociaux n’ont pas tardé à surnommer ROD, pour Reptile Of Destruction, est sortie du cratère de la météorite. Il se faufile maintenant dans les ruines des quartiers de Skid Row. Comme vous pouvez le voir sur ces images, ROD est particulièrement véloce, nous avons parfois bien du mal à suivre sa progression, et ce malgré notre dispositif, le meilleur de l’Amérique. Il faut dire que ses écailles noires lui offrent un précieux camouflage dans la nuit. Comme vous le savez sans doute, si vous avez suivi le direct de Racoon News 24/7, ROD est venu à bout du dispositif déployé par l’armée pour tenter de le capturer, sans le moindre effort. Il aurait, d’après les experts interrogés, la faculté de neutraliser tous les circuits électriques via de puissantes projections de rayons gamma. C’est pour cela que nous volons à bonne distance de la créature en fuite. Nous allons cependant essayer de nous rapprocher un peu, afin de vous offrir les meilleurs images possibles. Une exclusivité Racoon News 24/7. Comme vous ///vez le voir sur v// écr//s, ROD semble mai/te/ant se dirig/r vers la forêt, en dir//tion de Mou// Varan. // //// /// //// //. Nous all/// devoir re///ter car nous subi//ons trop d'int//férences à cause des ray/// g//// //// /////// ////” 

Ceci fut le dernier signal envoyé par l’hélicoptère de Racoon News 24/7, on ne retrouva jamais sa trace.

26 novembre, 21h49, village abandonné de Mount Varan, Oklahoma

Lorsque ROD arrive enfin au village de Mount Varan, il est accueilli par les locaux, tel un dieu ancestral, au son lourd et percussif des tambours. Pour les Bigfoot qui peuplent cette ancienne bourgade abandonnée entourée de forêt, située juste au pied de la montagne Varan, la venue du lézard extraterrestre est une explosion de joie primitive. ROD avance lentement dans les rues qui mènent à la place centrale du village, il est escorté par une cohorte de primates grimés de peintures de guerre. Lui qui s’est montré si destructeur jusqu’à présent s’offre aux Bigfoot sous un jour nouveau. Malgré sa taille, il lézarde avec grâce dans les artères escarpées du village, les piques suintant au sommet de son crâne sont maintenant entièrement rétractées. 

Avec l’arrivée de ROD sur la place centrale du village, qui jadis, a été le théâtre du triomphe vengeur des primates sur les humains, la petite cérémonie d’accueil se transforme en une gigantesque danse hystérique et païenne. Les femelles gesticulent frénétiquement autour des ruines de l’ancienne fontaine de la place, tandis que les mâles éructent des chants gutturaux tout en brandissant de rudimentaires armes de guerre. 

Le son des tambours résonne de plus belle, lorsque deux Bigfoot, aux poils plus sombres que leurs congénères, apportent un groupe d’humains captifs et enchaînés les uns aux autres. En leur présence, les piques de ROD se dressent et se mettent à nouveau à suinter de cet étrange liquide électrique et mauve. Très vite, les humains sont sacrifiés, égorgés par les puissantes griffes des Bigfoot aux poils sombres, puis vidés de leur sang dans les ruines de l’ancienne fontaine. ROD s’approche lentement du réceptacle de béton, et sous les encouragements hystériques de la foule, il lappe goulûment le précieux liquide rouge cramoisi.

Pendant ce temps, dans le bureau ovale de la Maison Blanche, Ronald Tramp déclenche la Loi martiale. Il en profite pour glitcher une punchline sur son compte officiel “ROD, tu ne me fais pas peur, j’ai réussi à dégager les Mexicains, alors ce n’est pas un stupide lézard qui m’arrêtera ! #fuckUalien”

26 novembre, 23h08, village abandonné de Mount Varan, Oklahoma

La mue gluante de ROD traîne sur la place de Mount Varan, servant de festin aux Bigfoot. L’animal, lui, n’est plus le même maintenant, après avoir bu le sang sacrificiel, il est devenu ce fameux Dieu que les primates semblaient tant vénérer. ROD 2 mesure plus d’une centaine de mètres de hauteur, sa station verticale lui offre des allures de Kaijū tout droit sorti d’une fiction japonaise. L’intégralité de sa partie dorsale est recouverte de piques dressées, le liquide mauve chargé d'électricité jaillit désormais de manière permanente du corps du reptile, qui n’a jamais aussi bien porté son nom. Sa gueule béante laisse apparaître plusieurs rangées de crocs acérées du même vert phosphorescent que ses yeux.

ROD 2 se poste au sommet de la montagne, sous les tirs, nourris mais impuissants, d’un large escadron d’avions de chasse de l’armée de l’air. Le Dieu-lézard ne cherche pas à les neutraliser à l’aide de ses pouvoirs électriques, car désormais, l’homme et ses armes rudimentaires ne représentent plus la moindre menace pour lui. Du haut de sa montagne, ROD 2 lève la tête vers le ciel étoilé, puis il crache un rayon gamma si puissant qu’il prive d'électricité toute la moitié sud des Etats-Unis. 

Le large faisceau mauve qui transperça l’atmosphère terrestre cette nuit-là, était en réalité le signal de départ de quelque chose de plus destructeur encore. Bientôt ce furent des centaines de bolides de type “Red Astro” qui pénétrèrent l'atmosphère terrestre. 

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SECRET ROOM


“ Signez ici Monsieur Sledge et vous serez enfin chez vous ! Le ton de l’agent immobilier, engoncé dans son costume blanc, est bien trop jovial pour être honnête.  
- Au fait, vous ne m’avez jamais répondu, qu’est-il arrivé à l’ancien locataire ? rétorque Jake tout en paraphant chaque exemplaire du bail.
- Il a disparu sans laisser d’adresse, nous n’en savons pas plus. 
- Vous n’en savez pas plus vous dites ?
- Non. L’ancien bail étant arrivé à son terme, le propriétaire a émis le désir de mettre à nouveau son bien sur le marché. Et nous voilà ici, aujourd’hui, c’est aussi simple que cela ! Voici les doubles des clés, celle-ci ouvre la boîte aux lettres et celle-ci sert pour l’entrée des communs et le local poubelle. D’autres questions ?
- Non… Rien qui ne me vienne à l’esprit dans l'immédiat en tous cas…
- Très bien, n’hésitez pas à contacter l’agence si vous avez le moindre souci. L’agent immobilier s’apprête à quitter les lieux, mais s’arrête sur le pas de porte d’entrée. Ah oui, j’allais oublier. Lors de notre précédente visite, vous m’aviez dit que c’était votre premier emménagement en appartement, alors je me suis arrangé pour laisser le matériel électroménager de l’ancien locataire…
- Vous êtes sûr que ça ne posera pas de problème ?
- Ne vous inquiétez pas, je doute fort qu’il vienne le réclamer un jour… Au revoir Monsieur Sledge, profitez de votre petit nid douillet maintenant. Bonne journée.
- Euh… oui c’est ça... merci. Bonne journée.”

Jake ferme la porte derrière l’agent immobilier et contemple son premier appartement, un joli petit trois pièces plutôt bien situé au rez de chaussée d’un immeuble ancien, dans une rue pleine de vie de Willoughby. Idéal pour un jeune cadre dynamique dans son genre, il n’aura aucun mal à y dégoter son nouveau bar favori, à deux pas de chez lui, dans lequel il pourra aller se détendre après une longue journée de bureau. Et peut-être même y trouver une petite amie. Mais avant cela, il va falloir faire un bon coup de ménage et installer ses affaires dans ce qui, pour l’instant, ressemble à une toile vierge. D’ailleurs en parlant de ça, il peut apercevoir la camionnette de location conduite par son père, sur le point de s’immobiliser juste devant la baie vitrée du salon. 

Trois jours plus tard

“Mais quel bordel, merci pour le frigo et le micro-onde, mais les cartons et les vieilles fringues qui schlinguent, il ne viendra pas les réclamer non plus !” Ce matin, Jake est légèrement en colère, la journée a plutôt mal commencé avec une panne du chauffe-eau, le privant de sa douche matinale, et maintenant, voilà qu’il découvre que le débarras du fond du couloir n’a pas été vidé. C’est donc avec une hargne salvatrice que Jake expédie le contenu de celui-ci dans le couloir. Une fois le débarras délesté de ses “ordures”, c’est un superbe poster grandeur nature de Pamela Anderson datant de l’époque Baywatch qui s’offre à son regard. “Tiens, encore un cache-misère, voilà qui est prometteur ! Je vais d’abord jeter toutes ces merdes à la benne et je m’occupe de toi !” Après avoir rempli plusieurs sacs avec les vieilleries de l’ancien locataire, Jake quitte son appartement en prenant bien soin d’emporter avec lui le trousseau contenant la clé du local poubelle. A son retour, il s'aperçoit que la belle Pamela est tombée au sol d’elle-même, lui évitant ainsi le crève-cœur de devoir s’en charger. En s’approchant du fond du couloir pour aller ramasser le poster, Jake remarque une petite trappe, qui jusqu’ici était dissimulée derrière les longues jambes de la plantureuse actrice blonde. Le passage, une fois ouvert, est suffisamment large pour laisser passer un adulte marchant à quatre pattes. 

La pièce secrète doit avoisiner les cinq mètres carré et est dépourvue de fenêtre, la seule source d’éclairage est une ampoule à nu qui pend du plafond. L’endroit est rempli d’un indescriptible bazar hétéroclite et douteux, quelques revues érotiques traînent ici et là, au milieu d’un fourre-tout électronique d’un autre âge. Au sol est entreposé l’un de ces vieux combinés télé-magnétoscope, qui faisait le bonheur des adolescents dans les années 90. Juste à côté de cette relique, trône une pile de VHS, dont les étiquettes sont uniquement annotées de codes sibyllins, du genre 1997-U24.2 ou 1998-U2.34+. “Tiens, tiens, sans doute les archives des caméras que ce pervers avait planqué dans les cabines d’essayage des magasins du coin…”

Le lendemain

Ce matin, Jake ne s’est pas rendu à son travail, pour la simple et bonne raison qu’il n’a pas quitté la pièce secrète de derrière le débarras. Car ce qu’il a trouvé sur les bandes magnétiques des VHS dépasse tout ce qu’il aurait pu imaginer. A en croire les images, toutes ces vidéos ont été réalisées par l’ancien locataire des lieux. Chacune dans un univers parallèle différent.  

Extrait de la vidéo 1995-U3.1

“Il semblerait que dans cet univers, la ville de Serlingtown a été complètement refaite à l'identique il y a peu de temps. Tout y est neuf, même les gens. J’ai vu le vieux Tommy Red, le clochard borgne qui traîne toujours sur Main Street, il a retrouvé son œil, même la crasse de ses vêtements semblait parfaitement neuve. Je ne sais trop comment décrire la chose, mais c’est très perturbant [bande illisible] Il m’a suffit de saouler le vieux Matt Brody pour avoir une explication. S’il y a un truc qui ne change pas d’un univers à l’autre, c’est bien l’alcoolisme bavard du chef de la police locale [bande illisible] planète ZYKrE. Donc, une fois le descendant royal récupéré, les extraterrestres ont intégralement reproduit à l'identique la ville qu’ils venaient de détruire. Voilà ce qui explique cette version bizarrement neuve de Serlingtown.”

Extrait de la vidéo 1997-U22.3

“[bande illisible] Varan est condamné depuis près de quarante ans et une pieuvre géante a détruit la ville de New-York avant de disparaître à jamais dans l’océan. Dernière anomalie et non des moindres, dans cet univers le temps semble s’écouler bien plus rapidement. ”

Extrait de la vidéo 1999-U43.6

“Maintenant le doute n’est plus permis, c’est bien moi qu’ils recherchent ! Ils n’ont pas encore trouvé ma planque mais ce n’est qu’une affaire de temps, il faudrait que je puisse déménager, mais je ne connais aucun autre portail. [bande illisible] fonctionne encore et toujours de manière aléatoire.”

Extrait de la vidéo 1998-U22.19+

“Je ne vais pas trop m’attarder dans cet univers car le portail y est dévoilé. Je ne voudrais pas que les hommes en blanc me tombent sur le coin de la gueule. Je ne sais pas qui ils sont, ni ce qu’ils me veulent, mais vu la manière dont ils me traquent, une rencontre à l’amiable au coin d’un bar ne semble pas être une solution envisageable. [bande illisible] Finalement, il semblerait que je sois dans l’univers répertorié sous le nom U22, je suis déjà venu ici à plusieurs reprises, mais cette fois c’est dif [bande illisible] un cratère géant à la place de Serlingtown ! Je suis bien heureux d’avoir pu regagner la planque sans trop d’égratignures. U22 c’est l’apocalypse, j’ai croisé un Bigfoot chevauchant un putain de lézard géant dans les ruines de Willoughby !” 

Extrait de la vidéo 1996-U7.2

“Je commence sérieusement à désespérer de pouvoir un jour regagner mon univers, celui où la porte des chiottes grince, le portail semble fonctionner de manière aléatoire. [bande illisible] voyez cette vidéo, c’est que vous êtes entré dans la planque derrière le débarras et que je suis probablement mort ou captif quelque part… Alors, à toi qui me regarde en ce moment, félicitations, te voilà promu voyageur ou voyageuse universel, libre à toi de trouver un terme qui te sied le mieux. Moi non plus je n’ai pas eu le choix [bande illisible] c’est la pièce le portail, alors bonne chance l’ami ! Au fait, je m’appelle Jonas Titan, si jamais tu croises une incarnation de moi dans un quelconque univers, va boire un coup avec, c’est sans doute un gars bien. C’est doublement valable si tu es une voyageuse.”

Jake hésite un long moment avant de sortir de la pièce, frémissant à l’idée de se retrouver perdu quelque part au-delà des limites du réel. Mais tout semble normal, l’appartement est tel qu’il l’a laissé en entrant dans le débarras. Sans doute a-t-il passé deux jours enfermé à regarder les délires d’un fou, doté d’un talent certain pour la mise en scène. En se rendant au petit coin, Jake écoute plus attentivement la porte. 

Effectivement, elle grince.


EAT OR HIT 

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