SAISON 1 - EPISODE 10


Que vous reste-il comme espoir lorsque vous êtes pris dans la toile de l'araignée, tel un moucheron prisonnier ? Comment ne pas sombrer dans la folie quand les rats grouillent à l'intérieur des murs ? Bienvenue dans ce dixième numéro de La Cabane de la peur, trois nouvelles histoires vous attendent, alors frappez trois fois à la porte et entrez mes petits monstres !

EN ROUTE POUR L’ULTIME RENCONTRE #11


Bienvenue, mes cher.e.s internautes du web libre,

L’infâme chaleur de ce mois d’août fait danser le macadam à l’horizon, tandis que la route trace une ligne parfaitement droite au milieu du désert. Sur un panneau rouillé, ce message d’un autre temps: Pas de station-service avant 115 miles. Derrière le volant, j’ai tout le loisir de m’adonner à la rêverie, porté par l’air frais, idéalement sec, que pulse la climatisation de mon AMC Gremlin de 1971 à propulsion électrique. Seules les montagnes de Death Valley à l’arrière-plan viennent rompre la monotonie tout en me confirmant mon avancée au cœur de ce paysage désolé. Il y a encore quelques années de ça, il y avait des arbres et des points d’eau au sein de Death Valley, aujourd’hui tout est sec. La planète s'effrite autour de son noyau, elle tombe en poussière, nous vivons probablement nos derniers instants et ils ne sont pas bien glorieux. Beaucoup de grandes villes sont en flammes, consumées par de violentes guérillas urbaines, dans les campagnes du sud, les fous de Dieu ont parfois pris le pouvoir, et pour tout vous dire, même ce désert est dangereux. J’ai d’ailleurs quadrillé ma voiture avec un dispositif comportant quatre drones, volant à plusieurs miles de là, afin de me prémunir de tout danger.

Quand je roule sous cette chaleur, je me dis que le monde appartient désormais aux lézards. Pourtant, nous avons fait bien des efforts après que la ville de New-York se soit écroulée sur elle-même, laissant s’échapper la plus fantastique des créatures. Avec tout mon matériel, je file désormais vers les côtes californiennes, en espérant y retrouver d’autres curieux et fans d’OCTOGROUND. Avec de la chance, j’arriverai sain et sauf, à l’heure pour l’ultime rencontre.

Les fameuses ondes infrasons provenant de l’Océan Pacifique Nord sont désormais considérées, avec le plus grand sérieux, comme étant les appels d’OCTOGROUND. Les derniers rapports secrets de l'armée américaine indiquent que la créature se situerait actuellement au large des îles d'Hawaï, elle se rapprocherait donc rapidement des côtes et pour rien au monde je ne voudrais manquer son arrivée à San Francisco, Los Angeles ou encore San Diego. D'après des sources fiables proches du Pentagone, voici les coordonnées GPS du dernier "bloop" en date:  30°05'49.0"N 161°26'03.6"W

Puisque les médias traditionnels ne le font pas, je vous tiendrai donc informés de l'approche d'OCTOGROUND. Vous pourrez également suivre la suite de mon périple sur les pages de ce blog. N’oubliez pas de partager les articles et les vidéos d’Octochazer sur les réseaux sociaux, c’est ma seule source de revenus. D’ailleurs, ne ratez pas le prochain Vlog qui sera mis en ligne demain soir sur mon channel Rutube, оцточазер ливе.

A bientôt, restez connectés et conservez votre esprit critique !

Posted By HECTOR TITORUS On August 10th 2033

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UNE SEULE NUANCE DE GRIS


22 juillet

L'homme regarde par la lucarne et contemple tristement le ciel d'un gris uniforme, sans la moindre nuance ni variation de ton. Il n'y a pas de brouillard ce matin, sans doute arrivera-t-il dans la soirée, comme souvent. Le vent fait danser la cendre dans ce qui fut un jardin, mais désormais les arbres sont décharnés, même en plein mois de juillet. Après avoir avalé une tasse de mauvais café, sans doute un peu trop vieux, l'homme s'en va vers la salle des machines pour faire sa ronde matinale. Il contrôle les mesures indiquées sur les différents manomètres et vérifie bien chaque filtre. Deux fois. La qualité de l'air intérieure semblant correcte, l'homme retourne vers la pièce à vivre, il regarde à nouveau par la lucarne et contemple le ciel d'un gris toujours aussi uniforme. Dehors, la vieille girouette s'active dans un grincement strident à peine audible de l'intérieur de l'abri, l'homme l'observe longuement, comme hypnotisé par son mouvement perpétuel. Le ronronnement régulier du système de ventilation berce son ennui, alors pour ne pas se laisser piéger par un demi-sommeil plombant, comme ce fut le cas la veille, il décide de mettre un disque sur la platine. Si possible un truc qui envoie. Il passera donc le reste de la journée à écouter Billion Dollar Babies d'Alice Cooper en boucle, tout en regardant régulièrement par la lucarne. Avant d'aller se coucher, l'homme fera sa ronde du soir.

23 juillet

L'homme regarde par la lucarne et contemple tristement l'épais brouillard gris opaque, semblable à un drap que quelqu'un serait venu poser sur l'épaisse vitre. Inutile d'espérer qu'il se dissipe dans l'après-midi. Après avoir avalé à grand peine une tasse de mauvais café, l'homme s'en va vers la salle des machines pour son habituelle ronde matinale. Il contrôle les mesures indiquées sur les différents manomètres et vérifie chaque filtre. Deux fois. Si la qualité de l'air intérieur est correcte, ce n'est pas le cas à l'extérieur, le taux de radioactivité y est trois fois plus élevé que la veille, cela arrive parfois lorsque le brouillard est lourd comme aujourd'hui. L'homme s'inquiète pour l'usure de ses filtres, d'autant plus que son stock de pièces neuves s'amenuise dangereusement. « A quoi bon s'échiner à contrôler l'air extérieur, puisque je n'ai pas le matériel pour sortir ?! » rumine-t-il en rejoignant la pièce à vivre. Le vinyle de Billion Dollar Babies tourne sur le sillon sans fin de face B depuis hier soir, l'homme relève le bras de la platine et range la galette dans sa pochette. Il n'est pas d'humeur très musicale aujourd'hui et puis il doit faire l'inventaire de son stock de vivres. Une opération déprimante qui lui prend de moins en moins de temps à chaque fois. Sans doute aura-t-il encore deux heures à perdre dans la soirée afin de regarder pour la énième fois le même film. Avant d'aller se coucher, l'homme fera bien entendu sa ronde du soir.

14 septembre

L'homme avale sa tasse de mauvais café en regardant fixement et sans le moindre début d'émotion la lourde chape grise recouvrant uniformément la lucarne. Ceci fait, il s'en va lentement vers la salle des machines, contrôle chaque filtre deux fois, puis retourne, toujours aussi lentement, vers la pièce à vivre. Il s'installe sur le canapé et contemple les aiguilles de la montre accrochée au mur marquer chaque seconde, chaque minute et chaque heure. L'homme passe ainsi la matinée entière dans un silence religieux tout juste troublé par le ronronnement du système de ventilation. Sur les coups de midi, il se lève et se dirige vers la cuisine afin de réchauffer une boîte de haricots en sauce de la marque Heintz. Une fois son maigre repas avalé, l'homme fait quelques exercices, histoire de se maintenir en forme et surtout quitter le canapé. "Le sport c'est pour les jours de grande déprime" marmonne-t-il. Après une douche tiède à la pression d'eau plus que hasardeuse, le voilà de retour dans la pièce à vivre. Mais cette fois quelques Gymnopédies d'Erik Satie viennent troubler le silence. Pour le dîner, ce sera une nouvelle boîte de haricots en sauce, puis la ronde du soir et enfin le lit. "Bah... Ce ne fut pas une si mauvaise journée..." ironise-t-il en contemplant la tache d'humidité au plafond.

16 octobre

L'homme est prostré devant la lucarne, contemplant fébrilement un inédit ciel bleu dépourvu du moindre nuage, la lumière du soleil semble si aveuglante, même filtrant au travers de l'épaisse vitre terne. Il se précipite alors vers la salle des machines, dans sa course il laisse tomber sa tasse de mauvais café sur le sol. Pas le temps de vérifier deux fois chaque filtre, car pour la première fois depuis cinq ans, la qualité de l'air extérieur semble correcte. L'homme tapote sur le manomètre afin de s'assurer que celui-ci ne soit pas défaillant. Sans même prendre le temps de la réflexion, l'homme s'avance vers le sas de sortie. Après avoir été contraint par le système de respecter chaque étape de sécurité, le voilà tournant nerveusement l'énorme roue d'acier permettant de déverrouiller la lourde porte principale. L'homme s'avance dans l’éblouissante lumière du jour, fait quelques pas, puis convulse avant de s'effondrer sur le sol. A l'intérieur de la salle des machines, l’aiguille du manomètre qui jusqu'ici était bloquée, grimpe soudainement dans la zone rouge. Dans la soirée, le ciel reprendra son habituelle nuance de gris.

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TRUCKERZ


L'aube perce à peine quand dans le hangar froid et humide, le camion s'anime dans un râle enroué, crachant une épaisse fumée de mazout noir. Il a fière allure, même s’il est rongé par la rouille et que sa peinture que l’on devine rouge semble avoir abdiqué depuis longtemps. La grande grille amovible en fer forgé, qui protège sa large calandre au chrome piqué, lui donne des allures de cauchemar motorisé. C'est stylé, et puis ça annonce la couleur illico. Lui comme moi n'aimons pas bien que l'on vienne nous chier dans les bottes. Finalement, nous ne sommes que deux sales gueules sous le soleil matinal, le vieux Clyde et sa fidèle monture.

Une fois la cargaison attelée, je récupère mon “Garde-vie” qui attend près du campement nord. Il a les traits tirés par la fatigue, faut dire que c'est le troisième convoi que Joey enchaîne cette semaine. Il a beau se traîner une réputation de machine indestructible rompu au seul exercice de la survie, lui aussi a une sale gueule ce matin. Sans dire un mot, il s'installe sur le siège passager et pose son shotgun sur ses jambes. Je lui indique le thermos de café chaud et corsé, histoire de le dérider un peu.

“ Tu transportes quoi dans la remorque aujourd'hui ?
- Des conserves et du fioul pour la communauté d'Adhonfield.
- Et ils nous filent quoi en échange ?
- Des munitions… mais seulement deux caisses, Joey. Deux caisses pour des centaines de boîtes de conserves, quelle arnaque ! 
- Le cours de la balle ne cesse d'augmenter…
- C'est Billy Crandall qui tire les ficelles, tu attends quoi de la part d'un connard pareil ?!
- Tu sais ce que j'ai appris récemment, il paraît que tout ce merdier avec les zombies, c'est lui qui l’a déclenché quand il était môme ! 
- C'est des conneries ! Si tu veux vraiment des coupables, va voir du côté des industriels, des lobbyistes, des politiciens et de leurs petits accords sanitaires… Mais pas un gamin Joey, aussi con soit-il devenu !”

J'arrête mon camion devant le poste de contrôle, une sorte de checkpoint Charlie vétuste trônant piteusement devant un portail blindé. Wes sort de la cabane vitrée et s'approche du côté conducteur tout en me faisant signe de baisser la vitre. Depuis la catastrophe, Wes fait ce boulot de garde, un type bien, sans histoire, qui semble s'être fait à l'idée de vivre dans un monde infesté de zombies. Qu'il tamponne des bons de sorties ici ou ailleurs, avec ou sans rôdeurs, ça ne change pas grand chose pour lui. Parfois, j’envie sa vision simpliste des choses.

“ Salut Wes, ça roule ?
- Comme tous les jours Clyde. Tu as ton formulaire ?
- C’est qu’il est procédurier, pas même une bise, rien… Directement le formulaire ! Tiens, le voilà.
- Un petit coup de tampon et tu pourras partir.
- Dis-moi, il y a beaucoup de rôdeurs de l'autre côté, faut que je baisse la grille du camion ou pas ?
- Bof, c'est très calme, mais je serais toi, je prendrais toutes les précautions. Tu vas où cette fois ?
- C’est écrit sur le bon Wes, je file vers Adhonfield.
- J’avais une tante qui vivait là bas, avant… Bref ! Voyons voir, tout semble parfaitement en règle, tu peux y aller. A plus les gars, prenez soin de vous, soyez prudents sur la route.
- Ça marche, à ce soir mon lapin.
- Ne m’appelle pas comme ça sinon je n'ouvre pas le portail !”

Wes retourne vers sa cabane vitrée en ronchonnant et d'une pression sur l'un des boutons de son pupitre, il actionne l'ouverture du lourd portail blindé. Dans un grincement métallique, celui-ci libère le passage vers le sas de sécurité et ses gardes armés. Une bonne douzaine d'hommes et de femmes, au sol et sur les miradors, surplombant l'imposant mur d'enceinte de Renegade, la ville-bastion. Ce n'est qu'une fois le premier portail fermé, que les gardes ordonnent l'ouverture du second, plus imposant encore, s’ouvrant directement sur le territoire des zombies.

Comme souvent, à l’ouverture, quelques rôdeurs en profitent pour se faufiler à l’intérieur du sas, mais ils sont très vite neutralisés par les gardes, de francs tireurs qui savent viser la tête d’un seul coup de fusil. De mon côté, je pousse le levier de métal brut situé à côté de la commande du frein à main afin de baisser la grille de protection. Elle protège à la fois les éléments vitaux du camion et pulvérise les zombies pourrissant se dressant sur notre passage. Malgré l’habitude, je ressens toujours le même intense frisson que la première fois où je me suis lancé dans la zone des morts au volant de ce monstre d’acier. Joey est à l’affût lui aussi, je sais que même tanné par la fatigue, il aime ce foutu job.

Si la zone des morts s’appelle ainsi, ce n’est pas uniquement à cause des zomblards qui y pullulent comme des tiques dans le pelage d’un chat des rues, c’est aussi à cause des gangs de zonards, des tribus cannibales ou des groupes anarchistes qui refusent tout système. D’où l’importance de bien choisir son “Garde-vie”, ça doit faire dix ans que je travaille avec Joey, c’est le meilleur dans son domaine, il m’a sauvé les miches plus d’une fois et je l’ai toujours conduit à bon port. C’est notre côté Bud Spencer et Terence Hill largués en plein apocalypse zombie.

“ Tu sais Clyde, parfois quand on trace la route, loin de Renegade, je me dis que les anars n’ont pas foncièrement tort.
- Qu’est-ce qui t’arrive vieux, t'es pas sérieux ?
- Je suis très sérieux au contraire, regarde un peu notre système. T’as juste une multitude de clans dirigés par de petits dictateurs qui tentent de ne pas se faire la guerre en troquant des merdes du vieux monde. Et combien de laissés pour compte ?
- Repose-toi un peu, je vais gérer, c’est tranquille par ici. Et puis sincèrement, on n’est pas les plus à plaindre.
- Parle pour toi ! T’es chauffeur, ça pèse ! Mais dis-moi, ça fait combien de temps que t’es pas descendu à Downtown ?”

Difficile de donner tort à Joey sur ce dernier point, les bas quartiers de Renegade sont de véritables ghettos rongés par le crime, la prostitution et la dope. Mais les nantis ne vivent pas pour autant dans des tours d’ivoire. Disons que la grande pandémie zombie n’a fait qu’accentuer une situation qui existait déjà auparavant. Le pouvoir en place s’est naturellement radicalisé face à une situation de crise et Renegade est finalement devenue une sorte de micro-état sécuritaire. Comme tant d’autres villes aux alentours et sans doute partout ailleurs en Amérique.

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Le camion file à vive allure dans l’air frais du matin, les vocalises du moteur diesel troublent l’étrange quiétude de la route secondaire qui contourne Serlingtown. Quand le soleil brille ainsi sur la campagne, qui pourrait s'imaginer que cette terre est si inhospitalière ? Mais en observant bien, on constate vite que tous les champs de blé sont en jachère, abandonnés à de tristes épouvantails de chair pourrissante déambulant lentement, habités par une détermination sans bornes.

“ Bordel, quel coup de barre ! J’vais nous mettre un peu de musique.
- Oh non Clyde, pas Elvis, pas encore ! C'est toujours le même cinoche !
- Tu fais chier avec ça, t’as quoi contre le King ?!
- J’ai rien contre le “King”, comme tu dis, mais à chaque fois c'est la même chose, à croire que tu n’as que des cassettes d’Elvis dans ton foutu bahut.
- Et alors, c’est mal ?
- T’as vraiment que des cassettes d’Elvis, pas même un petit Buddy Holly ou du Eddie Cochran, du vrai rock ‘n’ roll quoi ?!
- Fais bien gaffe à ce que tu dis Joey ou tu vas finir à pieds ! Elvis a inventé le rock, “That’s All Right Mama”, 1954, les studios Sun, le début de tout.
- N’importe quoi…
- Dans ce cas, l’autoradio restera éteint.
- Je déconne, fais ce que tu veux, mets-nous Elvis...
- J’ai plus envie… et puis tu ne le mérites pas !
- N’importe quoi...”

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Un escadron de motards lourdement armés et gainés de cuir apparaît dans le rétroviseur, quelques miles seulement avant le croisement qui permet de rejoindre Adhonfield. Dans une valse asymétrique, les motocross filent dans tous les sens, accompagnés par un bourdonnement semblable à celui d'un essaim d’abeilles. Très vite, les premiers tirs fusent et les balles sifflent à proximité des vitres du poids lourd. Joey tire à vue, tandis que de mon côté, je fais de larges embardées afin d'envoyer valser dans le décor ces petits pantins véloces semblant tout droit sortis des enfers. Certains partent se fracasser violemment sur les barrières de sécurité et dans les fossés, mais la plupart tiennent bon, larguant leurs passagers, qui tels des acrobates de cirque grimpent sur la remorque du camion. Joey rate chacun de ses tirs et ça ne lui ressemble pas. D'un puissant coup de frein, j’expédie les intrus par-delà la cabine avant d'écraser de toutes mes forces la pédale d’accélérateur, pour mieux venir les pulvériser avec la grille en acier. Le moteur du camion hurle à la mort et les giclées de sang des motards kamikazes éclaboussent jusqu’au pare-brise. Manque de pot, mes essuie-glaces n'étant plus de première jeunesse, j'ai soudain l'impression de voir le monde au travers d'une paire de lunettes de hippie à la con. Joey vise enfin juste, pile dans le réservoir d'une bécane, qui s'embrase presque immédiatement.

“ Les salauds ! Ils barrent la route qui mène à Adhonfield !
- Tu sais ce que ça veux dire Clyde, on va devoir prendre par Grave Creek !
- T'es malade, t'as vu le détour que ça nous fait Joey ! Je vais forcer le barrage ! Rien à foutre !
- Arrête ! Ils ont mis des herses partout sur le sol, si tu fais ça Clyde, on est foutus !
- Merde ! Merde ! Merde !"

Et notre convoi file désormais vers Grave Creek, nos poursuivants se sont arrêtés au niveau du barrage pour aller rejoindre leurs collègues. Cela n'augure rien de bon.

Quelques miles plus loin…

“ Joey ? Oh Joey, tu m’écoutes ?!
- Euh… oui… euh… quoi ?  Joey me répond de manière hésitante, visiblement très nerveux.
- Si on continue sur cette voie, va falloir qu’on longe le lac de Grave Creek avant d'emprunter la route du nord pour retourner vers Adhonfield. Le problème c’est qu’on n’a aucune alliance avec les communautés du nord, on va se faire dépouiller, voir pire. Autant rebrousser chemin et tracer vers Adhonfield via Serlingtown, quitte à payer un backchich pour le passage. Tu crois pas ?
- Bon écoute, on ira ni à Serlingtown, ni à Adhonfield. Tu vas prendre la prochaine sortie à gauche et rouler jusqu’à l’ancienne station balnéaire.
- C’est quoi ces conneries…
- Tu fais ce que je te dis ! Ne m’oblige pas à… Joey tourne le canon de son shotgun en ma direction, il tremble beaucoup, à faire une connerie.
- Très bien mec, très bien… Mais va falloir que tu m’expliques.
- La cargaison qu’on remorque aujourd'hui a beaucoup de valeur, trop pour ce connard de Billy Crandall et son bastion fasciste pourrissant. Il est grand temps de donner un coup de pied dans la fourmilière, de faire tomber tous ces seigneurs de guerre !
- Attends une minute, j’ai peur de comprendre, c'est le moment de la grande révélation ou quoi ? Tu vas pas me dire que t'as rejoint un de ces groupes de tarés ?! Je suis vraiment trop vieux pour ces conneries !
- Sois sérieux Clyde, au moins une fois ! Tu vas voir, c’est des gens biens, qui œuvrent pour un monde plus équitable. Tourne à gauche, juste là ! Pour répondre à ta question, oui, j'ai rejoint un groupe "alternatif" !
- Des terroristes oui !
- Un jour toi aussi tu ouvriras les yeux, et ce jour-là tu te souviendras du vieux Joey.”

Notre camion s’enfonce sur un chemin de terre, en direction de ce qui fut l’un des fleurons du loisir estival d’alors, la station balnéaire de Crystal Lagoon et son parc aquatique. Quelques sentinelles montent la garde dans des miradors, mais ne font rien pour empêcher le passage du véhicule.

Après avoir roulé durant de longues minutes, pénétrant inexorablement une forêt toujours plus dense et sauvage, au rythme des branches giflant les parois oxydées de mon pauvre camion, nous sommes enfin arrivés aux portes du camp des rebelles. C’est étonnant comme les vieux bungalow de plastique datant des années soixante-dix ont été parfaitement restaurés et s’intègrent désormais naturellement dans ce paysage de rêve. Le lac aux reflets d’argent remuant au pied des montagnes verdoyantes, le campement rustique mais malgré tout confortable, je comprends mieux pourquoi Joey est séduit, un mec de la campagne comme lui, un ancien des alentours de Willoughby. Quoi de plus naturel.

Un groupe d’individus arrive à notre rencontre à bord d’un Jeep Willys de l’armée franchement fatigué. Le véhicule s’arrête en travers de la route, m'obligeant à stopper mon embarcation. Joey baisse alors sa fenêtre et d’un grand signe de la main, fait comprendre à ses nouveaux amis que tout est en règle. Nous suivons le Jeep jusqu’à la place centrale de l’ancien village de vacances, à peine ai-je le temps de couper le puissant moteur du camion, que la foule se presse autour de nous comme des sinistrés autour d’un convoi humanitaire.

D’un seul coup, l’attroupement se divise pour laisser apparaître une grande femme rousse au physique élancé et à la démarche animale. Accompagnée par deux types casqués portant les mêmes tenues que les motards kamikazes nous ayant attaqués plus tôt ce matin, elle s’approche lentement de notre convoi immobile. Joey se précipite hors de la cabine et file vers elle, je comprends décidément de mieux en mieux le pourquoi de son attrait soudain pour cet endroit perdu.

“ Clyde, je te présente Moon Parker, c’est elle qui dirige les opérations ici, me dit Joey, semblant plus heureux que jamais.
- Dans d’autres circonstances, j’aurais été ravi de faire votre connaissance madame, mais là… Vous avez vu l’état de ma remorque et toute la chair pourrissante sur la grille de protection de mon camion ?! Vous savez que je suis responsable de son entretien ! Quel bordel !
- Joey tu veux bien nous laisser seul à seule avec ton ami, va plutôt aider les autres à décharger la cargaison.
Joey s'exécute sans même ronchonner, je découvre un autre homme, c’est beau.
- Bien, à nous deux Clyde, je vais vous faire visiter les lieux, peut-être y trouverez-vous quelques attraits. Nous avons toujours besoin de chauffeur.
- Ne nous enflammons pas, cet endroit est certes magnifique, mais il y a plusieurs soucis.
- Et lesquels ?
- D’abord, votre protection est un peu maigre, ce ne sont pas les pauvres miradors à l’entrée qui vous protégeront des assauts des rôdeurs et encore moins des clans adverses. Je vous rappelle que vous venez de détourner une cargaison entière destinée à Billy Crandall. A l’heure qu’il est, il doit déjà préparer sa riposte. J’aimerais autant m’être tiré quand ça arrivera.
- Ne vous inquiétez pas pour Billy Crandall, nous sommes mieux préparés que vous ne pouvez l’imaginer, quant aux rôdeurs, ce n’est pas un problème, pour eux aussi, nous avons nos petites astuces.
- Quel genre d'astuces, je suis curieux d’entendre ça ?!
- Suivez-moi, je vais vous faire faire le tour du propriétaire…”

Après avoir rapidement fait le tour du camp, je retourne vers mon camion garé sur la place centrale. Il reste quelques personnes autour, dont Joey, qui s’affairent anarchiquement à décharger le contenu de la remorque. Le manque d’organisation se fait sentir, c’est dommage car l’endroit est séduisant, mais le monde dans lequel nous vivons ne tolère pas l’amateurisme. Dès lors, je préfère détacher la remorque et la laisser sur place, je ne vois pas l’intérêt que j’aurais à traîner un poids mort.

“ Joey ! Je m’en vais !
- Tu n’es pas convaincu alors… 
- C’est bien beau tout ça, la nature, Moon Parker, mais c’est de l’utopie mon vieux. J’aimerais vraiment te convaincre de reprendre la route avec moi en direction de Renegade, mais…
- Ouvre les yeux Clyde ! Renegade est une ruine, rongée jusqu’à la moelle !
- Je sais, je sais, mais regarde un peu autour de toi mec ! Vous n’êtes pas prêts. En cas d’attaque, vous êtes cuits !
- Ne sous-estime pas ces gens Clyde, ils sont bien plus forts que tu ne le crois.
- Si tu le dis… Quoiqu’il en soit, je vous laisse la remorque et je me casse.
- Sans “Garde-vie” ?!
- Je pars avec ou sans toi mon pote !
- Tiens, prends au moins mon Shotgun, il est chargé et il y a des munitions dans la boîte à gants. Dorénavant, je ne serais plus là pour te sauver les miches... Sois prudent Clyde.
- Je te serrerais bien dans mes bras mais j’aurais trop peur que tu te mettes à chialer. Prends soin de toi Joey. A la prochaine, peut-être.”

Je laisse mon pote sur place et remonte dans mon camion. Le jour décline déjà, si je veux rentrer sans problème à Renegade, je n’ai pas intérêt à lambiner, pas sans mon “Garde-vie”. Je quitte le camp en repassant devant les gardes armés et leurs miradors de merde, une nouvelle fois, ils ne font rien pour empêcher le passage du véhicule.

Plus loin sur la route…

Malgré le fait que je donne tout ce que je peux, profitant pleinement de la puissance du moteur, maintenant que le camion est enfin libéré de sa lourde remorque, il fait déjà nuit lorsque je passe aux abords de Willoughby. Au détour d'un virage, un animal jaillit de la forêt pour venir s'encastrer sur la grille de protection, par réflexe, j’écrase la pédale de frein manquant d’aller planter ma précieuse monture dans les larges fossés bordant la route. Le camion s'immobilise enfin, après plusieurs dérapages plus ou moins contrôlés. J’hésite quelques instants, un brin sonné, puis finis par descendre de la cabine en prenant bien soin de récupérer le shotgun de Joey. En regardant l'état de la grille de protection, avec toute cette chair pourrissante dessus, je me dis qu'il me reste encore du boulot à l'arrivée. Mais comme les emmerdes se pointent toujours en groupe, je vois débarquer trois silhouettes féminines à la démarche animale dans la lumières des phares. 

“ C’est quoi ce merdier encore ! Vous êtes qui vous ?!
- Nous sommes les She-Wolves of Willoughby…
- Ah ouais… Maintenant que tu le dis, ça semble évident. C’est vrai qu’avec l’apocalypse zombie, on a tendance à oublier qu’on est aux abords de Serlingtown, avec toutes les merdes que ça implique.
- Prépare-toi à mourir ! Arrgfggghgrrh !
- Une seconde ma p’tite dame, range tes crocs…
- Quoi…
- Plusieurs choses… PRIMO, était-ce vraiment nécessaire de balancer une de vos collègues sur la grille de mon camion ?
- Euh…
- Pas la peine de te fatiguer à répondre, la question était purement rhétorique. Non parce que le zombie à moitié pourri, en général ça va, le zigue est presque liquide, un coup de jet d’eau et hop, c’est tout propre. Alors que votre machin tout poilu là, ça va être une autre paire de manche. Faut respecter un peu le travail du petit artisan qui se lève chaque matin pour gagner sa croûte dans la dignité.  
- Tu parles trop et tu vas crever !
- SECONDO ! Vous n’êtes plus que trois, je ne compte pas le nouvel ornement de ma calandre, et j’ai un shotgun avec suffisamment de munitions pour vous flinguer toutes, plusieurs fois ! 
- Shotgun que t’a donné ton ami Joey… l’homme-loup !
- Voilà ! Attends, t’as dis quoi là ?!
- Tu crois vraiment que Moon Parker, notre femelle alpha, t’aurais laissé partir comme ça après ton passage à Grave Creek ? Tu es bien naïf… Maintenant qu’elle a enfin trouvé son mâle, elle va pouvoir créer la plus puissante des communautés, bientôt il n’y aura plus ni humains, ni zombies, uniquement des loups-garous par ici !
- Joey, un loup-garou ?! On a le temps pour un flashback ou pas ? C’est que j’aimerais me remémorer tous les moments que nous avons passé ensemble, en insistant bien sur les instants qui auraient du me mettre la puce à l’oreille. Sans mauvais jeu de mots.
- Mais ferme ta putain de gueule !!!!
- Et enfin, TER… TRE… TROISIO ! Tu as perdu trop de temps sur tes grandes révélations ma belle. Du coup, toi et tes petites copines vous allez crever ! Désolé mesdames, n’y voyez rien de personnel. C’est juste que Joey avait pour habitude de charger son shotgun avec des balles en argent. Sans doute n'avait-il pas totalement confiance en ses semblables !”

Toujours plus loin sur la route…

Des explosions proviennent de Downtown, les lourds portails d’acier sont grands ouverts, plus de gardes aux barrières, pauvre Wes, les zombies sont entrés dans Renegade en même temps qu’un soulèvement populaire. Voici l’effroyable clou du spectacle d’une longue journée. La ville est en feu, on peut voir les reflets orangés des flammes monter vers le ciel. Pour couronner le tout, c'est une nuit de pleine lune. Le bastion est devenu un tombeau, le théâtre d’une guerre absurde entre morts et vivants, entre pauvres et riches puis finalement, juste entre morts. Il n’y a rien que je puisse faire, entre les loups, les zombies et Billy Crandall. Mes seules armes, un shotgun, quelques balles et un demi plein de gasoil. Je fais demi-tour, je reprends la route et enfonce une cassette d’Elvis Presley dans l’autoradio.

We're caught in a trap
I can't walk out
Because I love you too much, baby


EAT OR HIT

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