SAISON 1 - EPISODE 8



Encore vous ?! Votre soif d'étrange et de frisson n'a décidément plus aucune limite ! Ça tombe plutôt bien car les lourdes portes grinçantes de La Cabane de la peur sont une nouvelle fois grandes ouvertes...

THE END OF 


La Pacer X jaune pâle était garée devant une cabane perdue dans le bois. A l'intérieur de la vieille bâtisse en chêne verni se trouvaient deux hommes s'apprêtant à rédiger une ultime histoire, l'achèvement d'un projet vieux de plusieurs années. Au coin du feu, ils attendaient fébrilement le coup de fil de leur éditeur confirmant l'accord qui leur permettra de mettre un point final à "La Légende de Choolo", la grande œuvre inachevée, faute de mots disponibles, de Stephen Hatecroft. Un récit ésotérique et apocalyptique narrant l'épopée de Choolo, le monstre-terre, grand dieu destructeur et fléau punisseur porteur du néant. Rien que ça. Les adeptes d'Hatecroft vouent un culte quasiment religieux à cette créature venue d'un autre âge.

«  Sachet ! C'est bon, j'ai eu les éditions Eat or Hit au téléphone, Hatecroft a signé le contrat, il nous cède les droits de Choolo !
- Génial mon Toorsch' ! Le renouvellement des idées a du bon.
- Par contre, j'ai consulté notre solde de mots disponibles et ce sera probablement notre dernière histoire.
- On va finir en beauté ! Ça va être grand, merci Hatecroft !
- Ne t'enflamme pas, la pression est gigantesque sur ce coup-là. Tu connais les fans d'Hatecroft, ils sont un peu extrêmes.
- Ils attendent Choolo comme le messie.
- Certains au sens littéral du terme.
- On va les gâter ces tarés... »

Tandis qu'à l'intérieur de leur cabane, les deux hommes frappaient frénétiquement sur leurs claviers, dehors la nuit était tombée de manière soudaine, comme lors d'une éclipse totale. Dans l'obscurité, la vétuste Pacer X se mit à trembler tout en générant de grands arcs électriques. Autour d'elle, le temps sembla un instant suspendre son cours, puis d'un seul coup, l’air se fissura, ouvrant une brèche aussi aveuglante que béante. De ce passage s’échappèrent des silhouettes humanoïdes dont l'intense halo lumineux gommait les contours. Après un ultime soubresaut de la voiture, la brèche se referma sans laisser la moindre cicatrice dans l'air. A l'exception de la plaque d'immatriculation avant de la Pacer X tombée au sol, il n'en restait aucune trace.

Dans le silence de la nuit noire, le chef Brody contemplait un ciel sans lune, puis il se tourna vers ses compères d'infortune.

“Si nous voulons survivre, il va falloir aller parler à ces deux tocards prétentieux qui nous servent de créateurs.
- Eh bien ! Qu’attendons-nous ?! lança John Armitage, le maire de Renegade, comme pour mieux motiver ses troupes, avant de poursuivre. Ils m’ont fait crever sur un parking désaffecté de Serlingtown, mais ils ne me font pas peur ! Nous ne sommes peut-être que des personnages pour eux, mais nous existons dans notre univers, quelque part entre Mount Varan et la 615 ! Mais si ce Choolo débarque, il ne restera rien, rien de notre petit monde horrifique, juste le néant. Choolo n’est pas sur notre plan, il est le monstre destructeur créé par un Hatecroft aigri et privé de mots. Et sans mots nous mourrons aussi… alors ne laissons pas Choolo les consommer tous."

A l’intérieur de leur chaleureux bastion de bois, les deux auteurs venaient de s'octroyer une petite pause bien méritée. Sachet se dirigea vers la cuisine et déboucha une bouteille d'un vieux porto doux et liquoreux. C'était en quelque sorte son carburant lorsqu'il écrivait, mais aussi son seul vice connu. En quittant la pièce, il remarqua que la grille du vide sanitaire traînait sur le sol, comme si quelque chose l'avait poussé.

“Dis-moi, tu te souviens où nous avons rangé la vieille caisse à outils ?
- Pourquoi cette question ? Tu ne vas quand même pas te mettre au bricolage maintenant, je te rappelle que nous avons un bouquin à terminer…
- Je sais Toorsch', mais la grille du vide sanitaire est tombée, j’aimerai la remettre en place.
- La grille du vide sanitaire ? C’est marrant ça… Sans doute un raton laveur...
- Tu sais où est la caisse oui ou non ?
- Il me semble qu'elle est dans la remise à côté du garage. Les clés sont sur le trousseau de la Pacer.”

Sachet se dirigea vers le couloir donnant sur la porte d’entrée, il saisit le trousseau décoré d’un porte-clé Cabin of Fear vert phosphorescent, mais quand il tenta d’allumer la lumière du porche, celle-ci grilla presque instantanément. “Tant pis pour moi…” se dit-il un rien dépité, avant de sortir de la cabane dans le noir afin de parcourir les quelques mètres le séparant de la remise. Arrivé sur place, il trouva sans mal la précieuse caisse à outils, malgré l'obscurité. Mais au moment de repartir, il constata avec effroi que de nombreuses silhouettes l'entouraient. Son sang se glaça, il tenta alors de hurler le plus fort possible mais son corps refusa obstinément de répondre. Une sensation que l'homme connaissait bien puisqu'il était sujet à la paralysie du sommeil. D’ailleurs n’était-il pas en train de subir une crise en ce moment même ? Était-ce un mauvais rêve ? Allait-il se réveiller dans des draps trempés de sueur ? Cela ne faisait aucun sens, dans ce cas que ferait-il près de la remise ? De plus, il pouvait sentir l'air humide et froid de l'automne courir sur sa peau. Ses pensées absurdes furent très vite chassées par le grondement lourd d’un puissant moteur de voiture, semblant provenir de la petite route menant à la cabane. Les faisceaux lumineux des feux perçaient l'épais mur de sapins, dévoilant furtivement et aléatoirement l’étrange bestiaire immobile l'entourant.

Une Dodge Charger noire s'immobilisa juste à côté de la Pacer X. Un homme s'extirpa péniblement de son habitacle, il portait une paire de Ray-Ban Aviator gris-argent, une veste taillée dans un épais cuir noir surmontant une paire de jeans usée, le tout assorti à des boots en croco d'un goût douteux. En d'autre circonstances, Sachet aurait éclaté de rire tant la scène était ridicule. Mais il pouvait voir son reflet dans le verre des lunettes, celui d'un homme terrifié.

“ Burt Jackson, tu es venu finalement ! Mais comment as-tu fait ?
- John Armitage ! Sans rancune vieux ! Disons que j’ai mes propres entrées mon pote. C'est donc lui... le créateur ? Vous ne l'avez pas trop bousculé au moins, il est tout pâle le gugusse !
Burt Jackson alias le NightShifter se tourna vers Sachet et entama un long monologue visiblement préparé à l’avance.
- Salut créateur. A ce stade, je pense que tu commences à piger. Tous les gugusses qui ont fait le déplacement ce soir, ce sont vos foutus personnages. Généralement, ils sont plutôt dociles, ils font ce que vous écrivez, à la ligne près. Mais là, nous avons tous un gros problème, un problème nommé Choolo. On ne peut pas se permettre que vous laissiez cette calamité entrez dans NOTRE univers ! Vous êtes en train de faire un grosse connerie tous les deux ! A ce propos John, tu peux me dire où il est l’autre ?
- Il est resté à l'intérieur avec le Tueur à la hache et Brody. Ne t’en fais pas pour lui, il aura droit à la même question. Aucun traitement de faveur, comme convenu.
- Très bien. Je reprends alors… Je disais donc que vous êtes sur le point de faire une grosse connerie en reprenant La Légende de Choolo à votre compte. Ce monstre destructeur dévorera non seulement votre solde de mots, mais en plus il anéantira l’univers que vous avez créé et par conséquent nous. Il vous conduira à votre perte, comme le désire secrètement ce cinglé de Stephen Hatecroft. Le but de cette petite escapade nocturne est de vous empêcher par tous les moyens de faire entrer Choolo dans notre monde. Je vais donc te poser la question cruciale qu'une seule fois, alors prends bien le temps de réfléchir avant de répondre...
Renonces-tu à écrire La Légende de Choolo, oui ou non ?”

Après mûre réflexion Sachet était maintenant convaincu d'être dans un rêve. Histoire de pousser son songe, visiblement lucide, à son climax, il décida d'envoyer chier le Nightshifter. Après tout, n'est-ce pas ainsi que naissent les meilleures histoires ?

A ce même moment, le chef Brody sortit de la cabane, puis s'immobilisa dans l'éclairage de la Dodge, l'air meurtri.
- Lui aussi a refusé, dit-il avec des sanglots dans la voix.
- Très bien... faisons-le venir, nous n’avons plus d’autre choix, répondit John Armitage.

A nouveau la Pacer X se mit à trembler, déchirant la nuit d’une gigantesque brèche aveuglante. De grands tentacules blancs s'en échappèrent un à un. Octoground tout entier s'extirpa des profondeurs abyssales de son antre pour déchaîner sa furie meurtrière sur la pauvre cabane dans les bois, ne laissant pour seuls témoins de son cataclysmique passage, des larges saignées au travers de la forêt et des gravats sous lesquels étaient ensevelis deux corps déchiquetés.

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LES OMBRES SALES


J’ai trouvé mon inspiration dans les ombres sales de mon enfance solitaire. Je n’étais pas le genre de gamin qui court derrière un ballon, ni celui qui fait du vélo toute la journée avec sa bande de copains. Non, j’étais le fragile, le blafard, le malingre, celui qui manque l’école un jour sur trois et que les autres enfants fuient comme une maladie, lorsqu’ils ne se moquent pas violemment de lui. J’avais très souvent de la fièvre. Vous savez, ce genre de fortes et soudaines montées de température qui vous clouent sur place, vous font divaguer et parfois voir des choses qui n’existent pas.

Prétendument pas.

Durant ces épisodes, je voyais des ombres sales, du moins c’est ce que ma mère me disait, moi je ne me souvenais de rien. “Tu as encore parlé de tes ombres sales, tu as beaucoup d’imagination” disait-elle. C’était peut-être ça mon truc, avoir de l’imagination.

Très vite, j’ai commencé à apprivoiser mes fièvres pour mieux comprendre et surtout voir ces fameuses ombres. Elles étaient partout, noires comme des nuits sans lune, certaines semblaient volatiles telles de la cendre dansant dans le vent après un incendie, mais d'autres étaient visqueuses et épaisses comme de l’huile de vidange. Elles n’avaient ni formes ni tailles définies, elles pouvaient remplir ma chambre tout entière ou n’occuper qu’un coin sombre de celle-ci. Parfois, elles ne franchissaient même pas l’encadrement de la porte, tandis qu'à d'autres moments elles s'avançaient jusqu’à mon lit, leurs extrémités se transformant alors en bras crochus comme des branches d’arbres morts.

J’étais terrorisé.

Du bout de leurs bras, les ombres sales me tendaient de petits paquets cadeaux comme ceux que l’on accroche aux branches épineuses des sapins de Noël. Elles restaient là, immobiles, attendant que j'accepte ces présents incongrus que je refusais obstinément. Une fois la fièvre retombée, il ne restait ni ombres ni paquets cadeaux, la lumière du jour irradiait à nouveau ma chambre d’enfant pleine de jouets et de couleurs vives.

Puis j'ai accepté les cadeaux.

Il y avait des photos à l’intérieur. Des polaroïds en couleurs représentant des cadavres. Uniquement des morts violentes. Des sacrifices, des meurtres glauques, des crimes passionnels, tous les modes opératoires possibles. Les clichés ne disparaissaient pas une fois la fièvre retombée, c’était de véritables cadeaux de la part des ombres. Je ne pouvais m’empêcher de les contempler.

J'étais fasciné.

Je conservais les polaroïds dans une boîte à chaussures cachée bien au fond du vide sanitaire de la maison. Je m’y faufilais en passant par la grille située juste derrière mon lit. A la mort de mes parents dans un accident de voiture, c’est ma tante qui me recueillit. J’ai laissé derrière moi la maison située au 1428 Main Street à Serlingtown ainsi que ma belle collection.

En partant, j’ai vexé les ombres sales, elles ne sont plus venues me rendre visite.

Bien sûr que j'ai tué les jeunes époux Craven à coups de hache. Quelle étrange question commissaire... Mais avant ça, j'ai passé plusieurs mois dans les vides sanitaires de mon ancienne demeure en compagnie des ombres sales. Pour me faire pardonner de mon absence, je leur ai offert deux nouveaux clichés. J’ai innové sur le mode opératoire, ça rendra bien.

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ET QUANT AUX YEUX ?

Je sais pas où je suis. Je ne sais pas non plus qui je suis. Y a un prénom qui me vient, Margaux. Qui c’est Margaux ? Est-ce que c’est moi ?
Le plafond est tout blanc. Quelque chose bloque ma tête. Mes bras aussi. Tout mon corps est comme endormi. J’ai pas vraiment chaud, ni froid. Je ne sens pas grand chose en fait.
Une porte s’ouvre, quelqu’un ou bien quelque chose bouge près de… près de quoi ? C’est mon lit ?
J’aimerais crier, mais j’ai bien trop peur. Je ne sais pas qui est là.
J’entends des bruits tout près, comme des reniflements. C’est peut être un animal.
Le loup ? Papa m’a promis que le loup ne viendrait jamais dans ma chambre, et il est fort Papa, alors c’est pas le loup. C’est sûr.
C’est peut être Max. Ça je m’en souviens. C’est sûrement lui.
Maman va être fière de moi, j’ai retrouvé Max !
J’ai dû beaucoup chercher pour être fatiguée comme ça. J’arrive même plus à parler.
Il doit être tellement heureux maintenant le monsieur du parc, il était si malheureux d’avoir perdu son petit chien.
J’entends quelqu’un qui tousse et qui renifle, le monsieur doit être là, avec Max. Il me laisse dormir un peu, c’est gentil. Il doit être tellement content, qu’il se retient de pleurer. Ça m’a fait pareil quand Papa m’a offert mes patins à glace à Noël.
Et c’est grâce à moi.
On jouera avec Max après, le monsieur a dû lui apprendre quelques tours.

“Margaux, mon petit trésor…”

C’est la voix de maman, c’était elle qui pleurait ?
Maman? Maman ! J’arrive toujours pas à parler.
Je la vois enfin. Elle se penche et m’embrasse sur le nez, comme quand j’étais petite. Elle me sourit. Elle sourit mais ses yeux sont bizarres, comme dans le brouillard.
Tu es triste, maman ?

“Finalement, je préfère qu’on lui ferme les yeux.”


EAT OR HIT
Les Ombres Sales est basé sur un cauchemar de la petite Eva M.

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